Dès le début du XIIIe s., des "Suisses" se rencontrent au service des empereurs; à la fin du siècle, des Confédérés soldés combattent pour Rodolphe de Habsbourg. Ces pratiques se multiplient au XIVe s., notamment en Italie (service des Visconti à Milan). Le convenant de Sempach (1393) essaie vainement de limiter cet usage.
Très rapidement apparaît la distinction entre troupes officiellement levées, "avouées", capitulées, en principe seules autorisées, et les enrôlements individuels ou par bandes, souvent interdits, parfois tolérés. Le service étranger est une affaire d'Etat, placée sous le contrôle d'un gouvernement cantonal qui pratique une "politique du mercenariat" et s'efforce d'en maîtriser les flux; la Diète s'y essaie aussi, vainement. Les enrôlements se multiplient au XVe s., freinés cependant par l'impérialisme des cantons qui ont besoin de soldats pour satisfaire leurs ambitions propres.
Le service de France connaît un fort développement. La première alliance franco-suisse, en 1453, constitue une base diplomatique durable. Les victoires des guerres de Bourgogne font monter la cote des Suisses. En 1480, Louis XI engage un corps d'auxiliaires suisses régulièrement constitué. Dès 1481, il accorde aux militaires suisses en France des privilèges, notamment fiscaux, ultérieurement complétés. En 1497 est mise sur pied à Paris la compagnie des Cent-Suisses de la garde, première unité helvétique permanente. On assiste alors à une diversification du service: des Suisses servent en Espagne, Autriche, Savoie, Hongrie.
La participation suisse aux guerres d'Italie accroît sensiblement les effectifs; il y a par moment jusqu'à 10 000 ou 20 000 Suisses au service de France. Puis la suprématie de l'infanterie suisse, qui bute sur l'artillerie, est mise en échec lors des cuisantes défaites de Marignan (1515), de la Bicoque (1522), de Sesia (1523) et surtout de Pavie (1525). Il devient aussi de plus en plus difficile de séparer les intérêts supérieurs des cantons ou de la Confédération de ceux des classes dirigeantes directement concernées. L'émergence de ces problèmes et de ces inconvénients amène un débat sur le principe du service étranger et l'apparition d'une opposition critique, dont l'incarnation la plus virulente sera le réformateur Zwingli.
Le succès du mercenariat tient à des facteurs d'ordre militaire. Il est tout d'abord ancré dans les spécificités miliciennes du système de défense helvétique, dont il faut souligner la modernité: la levée générale obligatoire (Service militaire obligatoire) est exceptionnelle en Europe avant la Révolution française. Le devoir militaire est bien accepté, identifié à la défense d'une "patrie" concrète, vallée ou canton (Milices cantonales). La société suisse est aussi très imprégnée des valeurs guerrières propres à l'Occident chrétien et elle a le goût des armes et de la violence. Par ailleurs leurs victoires, acquises face à des ennemis souvent désunis ou décadents, donnent aux Suisses une réputation d'invincibilité. Ces aptitudes rencontrent un besoin: l'armée féodale, l'ost, ne suffit plus aux souverains qui ne parviennent pas à obliger leurs sujets au service militaire et optent pour l'engagement de professionnels soldés, renouant avec une longue tradition (voir les armées de l'Antiquité, largement composées de mercenaires).
C'est dans ce contexte que se développe au sortir du Moyen Age le système dit de l'entreprise militaire, caractérisé par l'intervention d'intermédiaires privés rétribués par les souverains pour recruter des unités, sans forcément les commander eux-mêmes. En Suisse, le dispositif est particulier; les cantons se substituent aux intermédiaires, traitent avec les monarques d'un côté et avec des chefs de bande ou d'unités de l'autre et encaissent une partie des bénéfices de l'opération, qu'il contrôlent.
Le service de France domine de manière écrasante, sur des bases diplomatiques nouvelles (Paix perpétuelle de 1516, alliance franco-suisse de 1521 et ses renouvellements) incluant des capitulations (la "capitulation générale" de 1553 est en vigueur jusqu'en 1671), ce qui raréfie les enrôlements illicites. Des mercenaires suisses participent en masse aux guerres de religion, du côté catholique et du côté réformé, sans pour autant se rencontrer sur le champ de bataille. L'organisation des troupes se précise: instauration en 1526 des revues mensuelles, payement plus régulier, apparition de régiments commandés par des colonels, d'arquebusiers helvétiques. Dès 1571 un "colonel général des Suisses et Grisons" fait le joint entre le gouvernement et les Suisses, sans les commander; dans cette charge lucrative et honorifique se succéderont les plus grands noms de la noblesse française. Une seconde unité permanente est fondée en 1616 par Louis XIII, le régiment des Gardes suisses. Par ailleurs la diversification des services s'accélère: de nombreuses capitulations sont signées avec l'Espagne (pendant la guerre de Trente Ans surtout), la Savoie, Venise, Gênes. Le service non avoué reprend aussi vie, par exemple en Suède, Saxe, Bavière.
Dès 1671, Louis XIV, au service duquel se sont constituées de nombreuses compagnies "franches" ou "ambulantes", hors capitulations, crée des régiments suisses permanents, portant le patronyme de leur colonel. Le régiment bernois d'Erlach, sur pied dès 1672, est le premier des onze régiments de ligne créés et maintenus jusqu'à la Révolution. L'introduction de régiments permanents, bientôt généralisée en Europe, s'explique en partie par les mutations des techniques guerrières évoquées ci-dessus, qui exigent une formation plus longue et plus poussée. On engage dès lors pour trois ou quatre ans, parfois plus. Les Suisses perdent dans ces réformes ce qui restait de leur supériorité sur le champ de bataille, mais l'érosion est lente et compensée par des hauts faits d'armes qui prolongent leur réputation.
Parallèlement au service de France, principal demandeur (en 1678, à la fin de la guerre de Hollande, sept régiments et quarante compagnies franches, soit un effectif théorique de 25 000 hommes), les autres services se développent. Les capitulations des cantons catholiques avec l'Espagne sont nombreuses jusqu'à la fin du XVIIIe s. Les réformés, en dehors de la France, se rapprochent des Provinces-Unies. On sert aussi en Grande-Bretagne, en Pologne, en Autriche (jusque vers 1740), en Savoie. Le service de Venise disparaît en 1719.
| Nom du régiment en 1792 | Zone de recrutement | Propriétaire de régiment | Nom du régiment en 1792 | Zone de recrutement | Propriétaire de régiment | ||
|---|---|---|---|---|---|---|---|
| Wattenwyl | Berne | 1672 | Erlach | Châteauvieux | divers cantons | 1677 | Stuppa (Johann Peter) |
| 63e rég. inf. | 1694 | Manuel | 79e rég. inf. | 1692 | Surbeck | ||
| 1701 | Villars-Chandieu | 1714 | Hemel | ||||
| 1728 | May | 1729 | Besenval | ||||
| 1739 | Bettens | 1738 | Joffrey de la Cour-au-Chantre | ||||
| 1751 | Jenner | 1748 | Grandvillars | ||||
| 1762 | Erlach de Riggisberg | 1749 | Balthasar | ||||
| 1782 | Ernst | 1754 | Planta von Wildenberg | ||||
| 1792 | Wattenwyl | 1760 | Darbonnier de Dizy | ||||
| 1763 | Jenner | ||||||
| Salis-Samedan | Soleure | 1672 | Stuppa | 1774 | Aubonne | ||
| 64e rég. inf. | Argovie | 1701 | Brendlé | 1783 | Lullin de Châteauvieux | ||
| Fribourg | 1738 | Seedorf | |||||
| Grisons | 1752 | Boccard | Diesbach | divers cantons | 1689 | Salis | |
| 1785 | Salis-Samedan | 85e rég. inf. | 1702 | May | |||
| 1715 | Buisson | ||||||
| Sonnenberg | Berne | 1672 | Salis-Zizers | 1721 | Diesbach-Steinbrugg | ||
| 65e rég. inf. | Neuchâtel | 1690 | Polier | 1764 | Diesbach de Belleroche (Romain) | ||
| Schwytz | 1692 | Reynold | 1785 | Diesbach de Belleroche (Ladislas) | |||
| Lucerne | 1702 | Castella | 1792 | Diesbach | |||
| Grisons | 1722 | Bettens | |||||
| 1739 | Monnin | Courten | Valais | 1690 | Courten (Jean-Etienne) | ||
| 1756 | Reding | 86e rég. inf. | 1723 | Courten (Melchior-François) | |||
| 1763 | Pfyffer von Wyher | 1724 | Courten (Pierre-Anne) | ||||
| 1768 | Sonnenberg | 1744 | Courten (Maurice) | ||||
| 1766 | Courten (Antoine-Pancrace) | ||||||
| Castella | Lucerne | 1672 | Pfyffer von Wyher | 1790 | Courten (Jean-Antoine) | ||
| 66e rég. inf. | Glaris | 1689 | Hässi | ||||
| Fribourg | 1729 | Burky | Salis-Grisons/ | Grisons | 1734 | Travers von Ortenstein | |
| Soleure | 1737 | Tschudi | Salis-Marschlins | 1741 | Salis-Soglio | ||
| 1740 | Vigier von Steinbrugg | 95e rég. inf. | 1744 | Salis-Maienfeld | |||
| 1756 | Castella | 1762 | Salis-Marschlins | ||||
| Vigier | Soleure | 1673 | Greder (Wolfgang) | Steiner | Zurich | 1752 | Lochmann |
| 69e rég. inf. | 1691 | Greder (Hans Ludwig) | 97e rég. inf. | 1777 | Muralt | ||
| 1703 | Greder (Balthasar) | 1782 | Steiner | ||||
| 1714 | d'Affry | ||||||
| 1734 | Widmer | Reinach | évêché de Bâle | 1758 | Eptingue | ||
| 1757 | Waldner von Freundstein | 100e rég. inf. | 1783 | Schönau | |||
| 1781 | Vigier von Steinbrugg | 1786 | Reinach | ||||
Au XVIIIe s., on commence à percevoir la décadence du mercenariat helvétique, décadence d'abord "économique et morale" selon Richard Feller, avant d'être statistique. Les Suisses s'interrogent sur les avantages et les inconvénients de cette tradition. Pour les propriétaires d'unités, dont les charges ont crû (l'équipement des soldats est aux frais des propriétaires, sauf les armes; le poids économique de la désertion est très lourd), les risques financiers augmentent. Pour les hommes, la disparition du pillage et la diminution progressive de la valeur réelle de la solde entament l'attrait du service, dans une société en mutation économique où les facteurs favorables à l'émigration perdent en importance. Le durcissement de la discipline avec l'introduction du drill modifie l'image du service. La condition du soldat est perçue comme avilissante et des préjugés négatifs se développent, influencés par l'esprit du siècle qui dévalorise le métier des armes. Notons encore l'influence du drame de la bataille de Malplaquet, en 1709, où des Suisses, servant à la fois dans les rangs français et dans ceux de la coalition (Empire, Prusse, Grande-Bretagne, Pays-Bas), s'entretuent: 8000 d'entre eux sont massacrés dans cette boucherie. Les réformes du ministre français Choiseul, en 1764, déplaisent en Suisse, car elles augmentent le poids du contrôle de l'Etat sur les unités de mercenaires. La fin du siècle est une période de paix, donc d'inactivité militaire peu favorable au maintien du service étranger.
La Révolution et l'Empire accélérent ce déclin, remettant en cause le principe du mercenariat au moment où émergent l'armée nationale moderne et le service obligatoire. En France, un décret de juillet 1791 supprime tous les régiments étrangers, sauf les suisses, au vu de la décomposition disciplinaire des unités proprement françaises. Cette décomposition gagne aussi les troupes suisses, de plus en plus impopulaires, exposées à la propagande révolutionnaire. Des Gardes suisses désertent dès juillet 1789, le régiment de Châteauvieux se mutine à Nancy en août 1790 et sa révolte est rudement mâtée. Le massacre des Tuileries, le 10 août 1792, provoque l'indignation au pays et débouche sur le licenciement des troupes suisses par le décret de l'Assemblée législative du 20 août 1792. Le service de France est interrompu jusqu'en 1798. Son rétablissement est marqué par une dénaturation fondamentale, puisque, fruit de la contrainte politique, il devient obligation, conscription partielle déguisée. Cette dérive perdurera sous l'Empire. Un nombre important de Suisses s'engageront toutefois à titre individuel dans les armées révolutionnaires et napoléoniennes.
On assiste à une renaissance de la tradition à la chute de Napoléon. Les troupes suisses en France passeront volontairement au service de Louis XVIII et la Garde royale sera recréée. Une dernière capitulation est signée en 1816, pour quatre régiments de ligne et deux régiments de la Garde, soit un effectif théorique de 14 000 hommes. Le sursaut est de courte durée: le principe du mercenariat est de plus en plus attaqué en France et en Suisse. Trois cents Suisses se font encore tuer lors de la révolution de Juillet 1830, en défendant les Tuileries et le Louvre et, dès août, la Diète rappelle tous les régiments. C'est la fin du service de France, qui survivra dès 1831 sous la forme de la Légion étrangère; mais il ne s'agit plus que d'enrôlements individuels, sans intervention des autorités cantonales.
En Suisse, les critiques du mercenariat se multiplient. Le développement d'un sentiment national, la démocratisation des institutions et de l'opinion condamnent cet archaïsme. En outre de nouvelles formes d'émigration massive se développent, capables de résoudre de manière plus acceptable les problèmes dus à une surpopulation relative.
Le service d'Espagne disparaît par décret des Cortès en 1823; le service de Hollande dure jusqu'en 1829 (capitulation de quatre régiments en 1814); celui de Savoie disparaît en 1815 (les Cent-Suisses de la Garde en 1832) et celui d'Angleterre en 1816. Les deux services les plus durables seront celui du pape (deux régiments capitulés en 1832, dissous en 1849 lors de la révolution romaine, reformés sous le nom de régiments étrangers, dont un subsistera jusqu'en 1870) et celui du royaume de Naples, disparu en 1789, réapparu en 1825, aboli en 1859.
Le cas de Naples est au cœur de la discussion qui amènera l'abolition du service étranger. L'article 11 de la Constitution de 1848 prohibe la signature de nouvelles capitulations, sans abolir celles déjà souscrites ni interdire les enrôlements individuels. L'interdiction de toute forme de service étranger sans l'autorisation du Conseil fédéral date de 1859. C'est ainsi que, par exemple, les combattants volontaires de la guerre d'Espagne furent poursuivis pénalement. C'est la disparition juridique du mercenariat, qui se maintiendra très marginalement sous des formes particulières (Garde suisse pontificale), mais sans plus avoir la dimension d'un phénomène social.
Auteur(e): Philippe Henry