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Jean-PascalDelamuraz

1.4.1936 à Vevey, 4.10.1998 à Lausanne, protestant, de Longirod. Politicien vaudois, membre du Parti radical-démocratique (PRD), syndic de Lausanne, conseiller d'Etat, conseiller national et conseiller fédéral.

Jean-Pascal Delamuraz dans son bureau, au Palais fédéral. Photographie de Roland Schlaefli, 1984 (Musée national suisse, Zurich, Actualités suisses Lausanne).
Jean-Pascal Delamuraz dans son bureau, au Palais fédéral. Photographie de Roland Schlaefli, 1984 (Musée national suisse, Zurich, Actualités suisses Lausanne).

Fils unique d'Henri Delamuraz, garagiste et syndic de Paudex, et de Lydia née Ryser, mère au foyer, Jean-Pascal Delamuraz fréquenta le gymnase à Lausanne avant d'obtenir en 1960 sa licence en sciences politiques à l'Université de Lausanne. De 1955 à 1959, il présida l’Association générale des étudiants, qu’il orienta vers des préoccupations plus politiques. En 1962, Delamuraz épousa Catherine Reymond, assistante de direction, de Vaulion, fille de Frédéric Reymond, directeur d'entreprise, et de Berthe née Huber, mère au foyer. Le couple eut deux enfants.

Delamuraz fut directeur administratif adjoint de l'Exposition nationale de 1964 à Lausanne (1960-1964), ce qui lui servit de tremplin politique. Découvert par Georges-André Chevallaz, il fut nommé secrétaire général permanent du Parti radical-démocratique (PRD) vaudois (1965-1970). Conseiller communal (législatif) de Lausanne (1966-1969), Delamuraz entra ensuite à la municipalité (1969). Lorsque son mentor fut élu au Conseil fédéral, il lui succéda comme syndic (1974-1981). Sa gestion des affaires ne se distingua pas par des visions nouvelles; il comprit néanmoins que, sous l'influence de l'urbanisation croissante du canton, la place de sa commune était en train de changer et soutint une politique urbanistique (urbanisme) parfois audacieuse, impliquant la réorganisation du trafic routier. Il participa de la sorte au développement de la ville, dont ses successeurs furent en mesure de faire fructifier le potentiel. En tant que syndic, Delamuraz posa les bases d’une relation de plus en plus étroite entre Lausanne et le Comité international olympique (CIO) et montra son intérêt pour la cause européenne en organisant la venue à l'Université de Lausanne de la Fondation Jean Monnet pour l'Europe, présidée par Henri Rieben, et de ses fonds d'archives. Il dut en outre gérer, avec l’appui de ses collègues, les émeutes des années 1980 et 1981 qui firent suite à l’apparition du mouvement de jeunesse Lôzane Bouge.

Membre du Conseil national (1975-1983), dont il présida la commission de gestion en 1981, Delamuraz s'intéressa particulièrement aux sujets liés aux transports dans le but de désenclaver la Suisse romande, au sort des minorités linguistiques et aux questions touchant le tourisme, notamment lorsqu'elles se rapportaient à son canton. Attiré par la politique extérieure, il fut actif au sein de la Conférence européenne des pouvoirs locaux du Conseil de l'Europe et fit partie de l'Assemblée parlementaire du Conseil de l'Europe à Strasbourg. Son entrée au Conseil d’Etat vaudois obéit à des circonstances particulières. Le Parti libéral (PL) exigeant un deuxième siège au gouvernement cantonal, un concurrent libéral (Jean-Frédéric Baehler) fut opposé au candidat officiel des radicaux (Robert Liron) lors d’une élection partielle en 1981. Ce dernier ayant été malmené au premier tour, les radicaux appelèrent en catastrophe le charismatique syndic de Lausanne, qui l'emporta facilement. Bien que son mandat au Conseil d’Etat fût bref (1981-1983), Delamuraz s’engagea particulièrement, en tant que chef du Département de l'agriculture, du commerce et de l'industrie, dans le domaine du logement, un secteur dans lequel se profilait une menace de pénurie.

Pressenti depuis longtemps pour succéder à Chevallaz au Conseil fédéral le jour où il démissionnerait, Delamuraz fut élu au premier tour le 7 décembre 1983 (Assemblée fédérale). Il obtint 130 voix devançant ainsi Robert Ducret (53 voix), Monique Bauer-Lagier (34 voix) et Pier Felice Barchi (19 voix). Capitaine dans les troupes de transport, il dirigea d'abord le Département militaire fédéral (DMF, 1984-1986). A ce titre, il conduisit la révision du Code pénal militaire (justice militaire) consacrée aux objecteurs de conscience et dut affronter un référendum en matière de dépenses militaires (armée). Mais le plus gros dossier qu’il dut traiter fut l’achat des chars Léopard (380 livrés entre 1987 et 1993), dont les coûts de production explosèrent: il parvint à réduire le prix initialement prévu (armement, troupes mécanisées et légères).

Delamuraz l’Européen. Portrait de Jean-Pascal Delamuraz présenté dans l’émission Temps présent de la télévision suisse romande du 10 décembre 1992 (Radio Télévision Suisse, Genève, Play RTS).
Delamuraz l’Européen. Portrait de Jean-Pascal Delamuraz présenté dans l’émission Temps présent de la télévision suisse romande du 10 décembre 1992 (Radio Télévision Suisse, Genève, Play RTS). […]

Delamuraz reprit en 1987 le Département fédéral de l'économie publique (DFEP) à la tête duquel il resta jusqu'en mars 1998, lorsqu'il se retira pour des raisons de santé. Il fut président de la Confédération en 1989 et 1996. A partir du début des années 1990, alors que la Suisse entrait dans une crise économique, il s’engagea pour la réforme du marché intérieur. Il entendait favoriser la concurrence et n’hésita pas à rappeler les milieux économiques à leurs devoirs. Mais son effort principal porta sur les relations avec la Communauté européenne (CE). Pro-européen convaincu, Delamuraz n’imaginait une sortie de la crise que dans l’arrimage de la Suisse à une Europe qui poursuivait sur un rythme soutenu son processus d’intégration; il s’enthousiasma pour l’idée d’un Espace économique européen (EEE). Responsable du dossier avec le socialiste René Felber, il vit sa position s’affaiblir après le refus par la CE du principe de la codécision des membres de l'Association européenne de libre-échange (AELE) dans le développement de l'EEE. L’exécutif fédéral était en outre divisé: si René Felber et Arnold Koller étaient aussi favorables à l'Europe, Flavio Cotti, Kaspar Villiger et Otto Stich étaient contre; finalement, Adolf Ogi fit pencher la balance du côté des pro-européens. L’arrêté fédéral concernant l'adhésion à l'EEE fut refusé le 6 décembre 1992 (50,3% de non): Delamuraz, qui avait rompu même avec Chevallaz, n’avait pas réussi à convaincre la population que l’Espace ne constituait pas, comme ses adversaires le lui reprochaient, une antichambre de l’Europe communautaire. Il fut durement affecté par cette défaite et peina à cacher son dépit.

Jean-Pascal Delamuraz reçoit un tee-shirt portant l’inscription «Monsieur Gatt» lors de l’assemblée des délégués du Parti radical-démocratique (PRD) à Interlaken. Photographie réalisée le 22 avril 1995 par Walter Rutishauser (Bibliothèque Am Guisanplatz, Berne, Collection de portraits Rutishauser).
Jean-Pascal Delamuraz reçoit un tee-shirt portant l’inscription «Monsieur Gatt» lors de l’assemblée des délégués du Parti radical-démocratique (PRD) à Interlaken. Photographie réalisée le 22 avril 1995 par Walter Rutishauser (Bibliothèque Am Guisanplatz, Berne, Collection de portraits Rutishauser). […]

Il lui fallut deux ans pour élaborer une solution de repli et lancer le processus (couronné de succès) des négociations bilatérales, devant assurer un cadre juridique stable aux relations entre la Confédération et l’Europe. Sa plus grande victoire reste néanmoins l’adhésion de la Suisse à l’Organisation mondiale du commerce (OMC) en 1995. Pour pouvoir participer aux cycles de négociations du Gatt (Accord général sur les tarifs douaniers et le commerce, ancêtre de l'OMC), l’agriculture suisse devait sortir du cadre protecteur de l’économie de guerre, qui la régissait encore. Delamuraz parvint à apaiser des esprits surchauffés et à rassurer le monde paysan. Le courage politique qu’il manifesta en cette occasion l’anima également en 1996, lorsqu’il avertit que le durcissement de la législation sur le travail voulu par les milieux patronaux allait trop loin et qu’il risquait de se heurter à un refus en votation (droit du travail). Le peuple lui donna raison en rejetant le 1er décembre 1996 la révision de la loi fédérale sur le travail dans l'industrie, l'artisanat et le commerce.

Delamuraz fut l’un des acteurs majeurs de la question des fonds juifs dits en déshérence. A partir de 1995, le Congrès juif mondial, en lien avec d’autres associations, réclama à la Suisse des fonds qui avaient été confiés aux banques suisses par des juifs victimes de l’Holocauste et qu’elles avaient conservés dans leurs coffres. Delamuraz accusa le Congrès juif mondial de chantage et une vaste polémique s’ensuivit. En même temps, un âpre débat s’enclencha sur le rôle de la Suisse durant la Deuxième Guerre mondiale, qui amena la création d'une commission indépendante d'experts (dite Commission Bergier).

En 1998, il fut nommé président d'honneur du Nouveau mouvement européen Suisse (Nomes) dont le but ultime était l'adhésion de la Confédération à l'Union européenne. La même année, il reçut le doctorat honoris causa de l’Ecole polytechnique fédérale de Lausanne. Membre de la confrérie des Pirates d'Ouchy, Delamuraz jouit jusqu’à son dernier souffle d’une immense popularité. Persuadé que, à la suite des transformations qui s'étaient produites depuis la fin de la Deuxième Guerre mondiale, la notion de frontière était amenée à évoluer, il se battit toujours pour que la Suisse reste en lien avec le monde et pour que son économie ne pâtisse pas d’une certaine inclination à un isolement excessif. Mais cette volonté ne fut pas toujours assortie d’une clairvoyance absolue. Aveuglé par sa passion pour l’Europe, Delamuraz ne comprit pas que les Suisses placeraient leur soif d’indépendance au-dessus de leurs intérêts économiques immédiats.

Il ne s’investit pas dans sa propre succession au Conseil fédéral, mettant ainsi un terme au monopole radical du siège vaudois et condamnant son canton à une abstinence gouvernementale de 17 ans. Surtout, durant sa longue activité politique, l’influence de son parti ne cessa de s’éroder. Homme d’une grande culture, il saisit cependant mal les enjeux sociétaux des années 1970 et les débats naissants sur la nature de la liberté individuelle. Il ne capta pas non plus, à l'instar de beaucoup d'autres, la signification de la rupture des années 1990. Delamuraz ne s'aperçut pas qu'à la suite de la crise économique frappant cette décennie difficile, le paysage politique allait subir une profonde reconfiguration, dans un contexte intellectuel et social bouleversé, et que son parti, sur les plans cantonal et fédéral, en serait l’une des victimes.

Sources et bibliographie

  • Margot, Daniel: Jean-Pascal Delamuraz. Du caractère et du cœur, l’itinéraire d’un surdoué, 1998.
  • Beaud, André; Wyss, Daniel: Delamuraz, 2017 (film documentaire).
  • Meuwly, Olivier: «Jean-Pascal Delamuraz», in: Altermatt, Urs (éd.): Das Bundesratslexikon, 2019, pp. 584-590.
Liens
Notices d'autorité
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Suggestion de citation

Olivier Meuwly: "Delamuraz, Jean-Pascal", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 02.03.2022. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/004736/2022-03-02/, consulté le 11.08.2022.