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Villa

Exploitation rurale de l'époque romaine, qui généralement se présente aujourd'hui sous la forme de ruines de la demeure du propriétaire, de divers bâtiments d'exploitation et du mur d'enclos. Le terme de villa ou villa rustica, très souvent utilisé y compris dans les ouvrages d'archéologie, qualifie dans la littérature antique exclusivement une maison de campagne, mais pas l'exploitation rurale. Pour désigner l'ensemble comprenant l'habitation et l'exploitation, le latin utilisait notamment les termes de fundus, latifundia ou praedium. La villa se distingue du vicus", qui était une agglomération de taille diverse remplissant des fonctions de lieu central et dans lequel l'artisanat et le commerce jouaient un rôle de premier plan. Au contraire, les villae tiraient leurs revenus de la production agricole; l'excédent était en effet vendu aux habitants des villages et des villes et aux militaires stationnés. Pour assurer leur autonomie, elles avaient des ateliers où l'on fabriquait sur place les produits artisanaux de base.

Répartition géographique

Partie résidentielle d'une villa romaine près d'Yverdon. Photographie aérienne prise le 29 juin 2004 (Kantonsarchäologie Zürich).
Partie résidentielle d'une villa romaine près d'Yverdon. Photographie aérienne prise le 29 juin 2004 (Kantonsarchäologie Zürich). […]

Les villae formaient un réseau dense dans les régions fertiles du Moyen Pays suisse. La distance moyenne de l'une à l'autre, lorsque les conditions topographiques le permettaient, était de 2 à 5 km. Elles étaient établies de préférence sur des adrets à l'abri des crues et offrant une vue dégagée, à proximité des voies de communication mais à l'écart du trafic. Il ne s'en trouve guère à une altitude supérieure à 600 m; les terres peu fertiles n'étaient pas exploitées. A l'époque romaine, l'exploitation agricole des régions au climat favorable suffisait manifestement pour nourrir la population. Les villae étaient de taille très variable, allant de la modeste ferme à la résidence de campagne avec exploitation rurale attenante.

Typologie

Dans l'espace helvétique, les villae romaines se composent de divers bâtiments dispersés. Au centre se trouvait la demeure, plus ou moins luxueuse, du propriétaire, qui est souvent la seule partie ayant fait l'objet d'investigations archéologiques. Les bâtiments d'exploitation se trouvaient à une certaine distance et disposés selon des normes définies. La partie d'exploitation était quelquefois séparée de la partie résidentielle par un mur. L'ensemble était entouré d'un mur d'enclos. Le plan est symétrique dans la plupart des cas, selon un axe longitudinal (Seeb) ou, plus rarement, transversal (Ersigen). Dans les villae à symétrie longitudinale, la demeure du propriétaire occupait un des petits côtés, les bâtiments d'exploitation étaient répartis le long du mur d'enceinte, tandis qu'une bande centrale restait libre pour servir d'axe de circulation. La villa d'Yvonand est un exemple d'établissement double à deux maisons de maître. La maison d'habitation présentait habituellement en façade des pavillons d'angle encadrant un portique. Le plan pouvait aussi être plus simple, à peu près rectangulaire, le portique étant bordé à l'arrière par une halle ou une cour avec aire de travail et cuisine; quelques pièces d'habitation et de bains se succédaient le long des murs latéraux, à partir des avant-corps des angles. Ce type de plan était très répandu. Les maisons d'habitation plus luxueuses présentaient le plus souvent un plan en longueur, avec une succession de pièces derrière le portique; les bains étaient aménagés dans une aile latérale ou dans un bâtiment spécial à côté de la maison. Ce type, en s'agrandissant, donna le plus souvent naissance à un plan en U avec pavillons d'angle saillants. A Dietikon, la surface comprise entre les avant-corps était occupée par un jardin comprenant une pergola, un étang d'ornement et des plates-bandes. Les maisons d'habitation servaient à plusieurs générations d'occupants qui les transformaient périodiquement. Dans un premier temps, des constructions en bois doivent avoir été édifiées (mais les vestiges en sont rares, par exemple à Laufon-Müschhag), qui furent progressivement remplacées par des bâtiments en dur au cours du Ier s. apr. J.-C. Quant aux bâtiments d'exploitation, leur forme, leur nombre et leur fonction étaient variables. Le type de construction va du simple enclos en poteaux de bois au bâtiment massif en pierre, dont une partie servait probablement de logement pour l'intendant et le personnel. On y trouve souvent des vestiges de foyers, de séchoirs, de fumoirs, de fours de potier ou de tuilier, de forges, ainsi que des déchets laissés par le travail de l'os. Dans quelques villae, un bâtiment marquant occupait le centre de la partie d'exploitation: une fontaine monumentale à Seeb, un petit temple à Dietikon et peut-être à Neftenbach, un tombeau à Biberist. Cet emplacement central avait apparemment une importance qui ne se limitait pas aux considérations économiques.

Evolution à travers le temps

Dans le Moyen Pays suisse, les vestiges connus d'établissements ruraux isolés de l'âge du Fer sont encore rares. Les premières villae apparurent avec l'occupation romaine. L'établissement de vétérans, anciens légionnaires d'origine italique, a longtemps été considéré par les chercheurs comme le moteur du développement des villae dans le territoire de la Suisse actuelle. Mais l'étude comparative des formes architecturales a depuis lors fait apparaître des différences structurelles fondamentales. Dans les villae italiques, la demeure du propriétaire et les bâtiments d'exploitation étaient regroupés en un ensemble compact, et le type du domaine rural à constructions dispersées en ordre symétrique était inconnu en Italie. En revanche, de telles formes étaient répandues en Gaule, et en particulier dans le nord de la France. L'impulsion semble donc devoir être attribuée à des migrants venus de l'ouest, dans le sillage des légions ou comme civils.

La croissance des villes et des villages dans le premier quart du Ier s. apr. J.-C. entraîna une densification du réseau de villae. Ce réseau, vers la fin du siècle, s'étendit à des régions plus retirées (Alpnach). De nombreux propriétaires, au cours du IIe et du début du IIIe s., transformèrent leurs demeures en palais (Colombier NE, par exemple) et les firent orner de peintures murales et de mosaïques. Des bâtiments furent ajoutés pour abriter les bains. L'agriculture devait être à cette époque très prospère et source de revenus considérables. Puis, durant la seconde moitié du IIIe s., les troubles intérieurs de l'Empire et les incursions des Alamans, qui franchirent le Rhin à plusieurs reprises, affectèrent fortement les domaines ruraux et des traces de destruction sont visibles sur presque tous les bâtiments.

Vers la fin du IIIe s., la population rurale diminua considérablement. Cette régression est particulièrement sensible dans la Suisse du nord-ouest et dans le Moyen Pays. Après avoir longtemps considéré que les villae de ces régions avaient été abandonnées dans l'Antiquité tardive, les chercheurs, se fondant sur une meilleure connaissance du mobilier du IVe s., ont maintenant une appréciation plus nuancée. Il existe dans quelques cas de petits ensembles d'objets et de monnaies d'époque tardive. La plupart des villae semblent cependant avoir connu une réduction sensible de la surface habitée. Les ruines étaient utilisées comme abris ou comme logements de fortune. Il existe deux exceptions remarquables en Suisse du nord-ouest, Liestal-Munzach et le Görbelhof, près de Rheinfelden, qui fut reconstruit à la fin du IIIe s. et servait probablement à l'approvisionnement des troupes stationnées sur le Rhin. L'évolution fut quelque peu différente en Suisse occidentale, où il existe plusieurs cas de reconstruction, dans la seconde moitié du IIIe s., des maisons des propriétaires dans leurs dimensions d'origine. A Vandœuvres, l'occupation fut continue jusqu'au haut Moyen Age, avec l'installation, au Ve s., d'un lieu de culte chrétien dans la résidence, à l'origine d'une église. Il semble que les villae se maintinrent plus longuement en Gaule narbonnaise (dont Genève et ses environs faisaient partie) et dans les régions environnantes qu'en Suisse septentrionale.

La fin de la présence romaine en Suisse, au Ve s., marqua l'abandon définitif des villae, à quelques exceptions près. En beaucoup d'endroits, dès le VIe s., la population alémane réutilisa les ruines pour y installer des tombes, avec une préférence pour les hypocaustes à sol effondré, qui convenaient bien pour la construction de chambres funéraires. Certaines de ces tombes étaient probablement signalées par un mausolée, sur lequel fut plus tard bâtie la première église, peu à peu agrandie au cours du temps. Ces sanctuaires devinrent en de nombreux endroits des centres autour desquels se formèrent les villages (Laupersdorf, Messen, Oberbipp).

Les habitants

En l'absence de témoignages écrits directs sur les propriétaires et les habitants des villae, les sépultures sont nos seules sources de première main. L'interprétation du mobilier et des vestiges archéologiques permet cependant aussi de tirer certaines conclusions. Le cimetière de la villa de Courroux, qui a fait l'objet d'une étude détaillée, comptait environ deux cents tombes à incinération (dernier quart du Ier - milieu du IIIe s.); les aménagements funéraires sont simples et suggèrent qu'il s'agissait des tombes du personnel d'exploitation. La villa était habitée par environ trente-cinq personnes. Les adultes avaient une espérance de vie moyenne de 37 ans et le taux de mortalité infantile était élevé. Le cimetière comprenait en outre vingt-cinq tombes à inhumation du milieu du IVe s. Le site fut probablement abandonné temporairement au temps des incursions des Alamans, puis réoccupé deux ou trois générations plus tard et exploité dans des proportions réduites, par une quinzaine de personnes au maximum. Le cimetière cessa d'être utilisé au Ve s. Comme les bâtiments n'ont pas été entièrement fouillés (en partie sous le village actuel) et que l'on ne connaît pas à ce jour de cimetières similaires, il n'est pas possible d'apprécier dans quelle mesure le nombre d'habitants de cette villa correspond, dans la région jurassienne, à une valeur moyenne autorisant des extrapolations. Dans les régions économiquement et topographiquement plus favorisées, les chiffres étaient plus élevés: à Dietikon, la population de la villa est estimée à cent cinquante habitants.

Maquette de la villa gallo-romaine (pars urbana) d'Orbe-Boscéaz (Musée cantonal d'archéologie et d'histoire, Lausanne; photographie Fibbi-Aeppli, Grandson).
Maquette de la villa gallo-romaine (pars urbana) d'Orbe-Boscéaz (Musée cantonal d'archéologie et d'histoire, Lausanne; photographie Fibbi-Aeppli, Grandson). […]

Quant à la condition sociale des propriétaires des villae du Moyen Pays suisse, nous en sommes réduits à des conjectures fondées sur les dimensions des domaines. L'imprécision des limites entre les types de villae et les dimensions variables des exploitations au cours du temps interdisent toute recherche sur la topographie sociale. On peut distinguer en Suisse deux groupes de villae: premièrement celles avec une ou deux maisons (d'habitation?) aux extrémités de l'exploitation et avec une riche demeure pour le propriétaire, dans laquelle il n'existe aucun indice d'activité agricole, et deuxièmement les villae à maison plus modeste pour le propriétaire, avec des pièces destinées à des travaux en rapport avec l'agriculture. Dans le premier groupe peuvent être rangées par exemple les villae de Neftenbach, Dietikon, Seeb, Vallon et Orbe-Boscéaz, dans le second groupe celles de Stutheien, Boécourt, Alpnach et Hölstein-Hinterbohl. Les villae du premier groupe appartenaient donc très certainement à des personnes de condition aisée; dans le cas d'Orbe et de Vallon, il s'agissait peut-être même de personnes de la classe sociale la plus élevée, qui confiaient la gestion du domaine à un intendant logé dans l'une des maisons, et qui avaient probablement encore une résidence en ville. Dans le second groupe, il y a lieu de croire que le propriétaire et l'exploitant étaient la même personne. Nous n'avons aucun renseignement sur d'éventuels rapports de dépendance sous la forme de contrat de fermage.

L'aménagement intérieur

L'aménagement des demeures des propriétaires, qui a longtemps focalisé l'attention des archéologues, est bien connu, ce qui n'est pas le cas des bâtiments annexes, souvent dans un moins bon état de conservation en raison des matériaux utilisés, et par conséquent plus difficiles à identifier. L'équipement minimal de la maison du maître comprend des thermes (trois pièces pour les bains avec un chauffage par hypocauste); les murs étaient le plus souvent revêtus d'un enduit de couleur et les motifs ornementaux ou figurés devaient être chose courante (Münsingen, Hölstein). Les sols pouvaient être revêtus de tapis de mosaïques en noir et blanc. Même lorsque la maison du propriétaire était plus modeste, elle devait comprendre une ou deux autres pièces chauffées par le sol, et c'est là probablement que se déroulait une bonne partie de la vie sociale en hiver. Dans les grandes villae résidentielles, l'aménagement était beaucoup plus luxueux. Il s'y trouvait notamment des salles à exèdres, servant de triclinium (salle à manger), avec des sols et des parois somptueusement décorés (Orbe, Vallon). Des scènes figurées en couleurs, empruntées au répertoire gréco-romain, étaient représentées avant tout sur les mosaïques des sols, tandis que les parois montraient des décors peints plus sobres (imitations de marbre, peintures en panneaux, motifs végétaux stylisés). Outre ces salles à manger décorées sont conservés plusieurs cycles de peintures murales qui ornaient les portiques, sur un ou deux niveaux, le long desquels étaient disposées les pièces (Vallon, Commugny, Buchs ZH), avec parfois des scènes figurées, telle une course de chars (Pully) ou un combat de gladiateurs (Yvonand).

Quant au mobilier, seules les parties en matériaux non périssables se sont conservées (appliques en bronze, serrures de coffres, candélabres et lampes, pieds de table, charnières, bassines en plomb, cuvettes en pierre). A Vallon, treize statuettes de bronze brûlées, provenant d'un triclinium, attestent l'existence d'un laraire (sanctuaire domestique). D'une manière générale, la qualité de l'aménagement intérieur et des vestiges de mobilier décline du sud-ouest vers le nord-est. Les riches mosaïques et les peintures murales des résidence de campagne des cantons de Genève, Vaud et Fribourg sont sans équivalent en Suisse alémanique. En Suisse occidentale, l'influence de l'Italie et de la Gaule narbonnaise ainsi que la présence de la capitale des Helvètes à Avenches ont favorisé une romanisation plus profonde. Parmi le petit mobilier, la céramique prédomine; la vaisselle de table (avec dans les premiers temps quelques importations d'Italie, puis principalement des productions des ateliers de Gaule et un peu de production locale), la vaisselle culinaire et les contenants pour la conservation (amphores à vin, à huile et à garum, etc.) attestent l'importation de biens en provenance de centres de production éloignés (avant tout de l'espace méditerranéen occidental).

La production agricole et artisanale

Poignées en bronze découvertes dans la villa romaine de Buchs (ZH), IIe ou IIIe siècle apr. J.-C. (Kantonsarchäologie Zürich).
Poignées en bronze découvertes dans la villa romaine de Buchs (ZH), IIe ou IIIe siècle apr. J.-C. (Kantonsarchäologie Zürich). […]

Témoins des activités artisanales et agricoles, les vestiges d'outils métalliques représentent un éventail complet comprenant le travail du bois, du cuir, de la pierre, du métal et des textiles, les travaux des champs (faux, serpes, etc.) et les préparations alimentaires (couteaux à viande). Le niveau de maîtrise technique était élevé et dans bien des domaines, il soutenait la comparaison avec celui de l'époque moderne.

Comme les produits des exploitations agricoles étaient en grande partie consommés sur place, leur présence, pendant longtemps, n'a pu être que déduite de la découverte d'outils ou d'installations de conservation, tels les séchoirs ou les fumoirs dans des annexes (Dietikon, Seeb); un grenier (horreum) est attesté dans la villa de Biberist. Les progrès réalisés par l'archéobiologie durant le dernier quart du XXe s. permettent des conclusions toujours plus détaillées: on cultivait des céréales (principalement orge, épeautre, millet) et des légumineuses (fève, lentille, pois), auxquelles s'ajoutaient les produits du jardin et de la vigne, dont la culture est cependant difficile à prouver. Les principaux animaux domestiques étaient le bœuf, le porc, le mouton, la chèvre, le cheval et la poule. Les bœufs étaient employés principalement comme bêtes de trait (chars et charrues) et de somme, et les porcs uniquement pour la boucherie.

Les villae fabriquaient aussi des produits artisanaux destinés à leurs propres besoins, mais dont une petite partie pouvait être commercialisée. La vaisselle courante produite durant un temps à Seeb était vendue aux domaines des environs (Altstetten, Kloten, Aalbühl, Urdorf et Wiesendangen). Il est permis de supposer des pratiques similaires avec la production de tuiles et d'objets métalliques. Des fours et des déchets de forge ont été découverts à Seeb et à Dietikon.

Sources et bibliographie

  • K. Roth-Rubi, «Die ländliche Besiedlung und Landwirtschaft im Gebiet der Helvetier (Schweizer Mittelland) während der Kaiserzeit», in Ländliche Besiedlung und Landwirtschaft in den Rhein-Donau-Provinzen des Römischen Reiches, éd. H. Bender, H. Wolff, 1994, 309-329
  • Ch. Ebnöther, Der römische Gutshof in Dietikon, 1995
  • K. Roth-Rubi, «Villenanlagen im Schweizer Mittelland und ihr Bezug zum frühmittelalterlichen Siedlungsbild: einige Fallbeispiele», in Forschungen und Ergebnisse: Internationale Tagung über römische Villen, 1995, 230-237
  • Ch. Ebnöther, C. Schucany, «Vindonissa und sein Umland. Die vici und die ländliche Besiedlung», in Jahresbericht der Gesellschaft Pro Vindonissa, 1999, 67-97
  • SPM, 5, 135-177