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Jurarégion

Vue prise en octobre 1994 par la navette spatiale Endeavour (NASA, STS068-168-133).
Vue prise en octobre 1994 par la navette spatiale Endeavour (NASA, STS068-168-133). […]

Le Jura, limitrophe avec la France, est une chaîne de moyenne montagne formant l'un des trois espaces naturels de la Suisse, d'altitude modeste (1700 m au plus haut), de superficie réduite (14'000 km², dont près du tiers en Suisse), situé géologiquement entre les cantons de Vaud, Neuchâtel, Berne, Jura, Soleure, Bâle, Argovie, Zurich et Schaffhouse. On entend aussi par Jura une région transfrontalière entre Genève et Bâle, l'arc jurassien, qui recoupe une parenté, voire une identité historique et économique. Une partie du Jura est également devenue un canton à part entière depuis 1979 (canton du Jura). La chaîne du Jura est une succession d'anticlinaux et de synclinaux, résultat de l'accumulation de calcaires et marnes du Mésozoïque et du plissement de ces sédiments à la fin du Tertiaire. L'appellation «Jurassique» désigne ainsi une division de l'ère secondaire, entre le Trias et le Crétacé. Le relief du massif est dissymétrique: côté suisse, dans sa partie occidentale, le Jura plissé, orienté sud-ouest-nord-est, plonge abruptement sur la plaine molassique du Moyen Pays; le Jura tabulaire impose sa topographie à la partie orientale, comme du côté français. La rigueur du climat hivernal et la vigueur de la barrière topographique, aussi hermétique que celle des Alpes, ont contribué à son isolement et à la préservation de paysages originels. Du Jura vaudois au Jura argovien, l'historiographie locale est soumise à la logique propre aux cantons qui se partagent le massif et aux villes de son piémont qui en ont dicté le compartimentage.

De la préhistoire au haut Moyen Age

L'implantation humaine dans la chaîne jurassienne est en relation étroite avec la topographie. Les vallées du Jura oriental et central, de basse altitude, furent colonisées bien avant les hauts plateaux et hautes vallées du Jura occidental. Pour les époques les plus anciennes, les connaissances sont liées à la dernière glaciation. Glaciers alpins et jurassiens ont détruit la majeure partie des sites d'altitude et du flanc sud, alors que les sites du pied du flanc nord ont été épargnés: Alle, Romain-La-Roche (département du Doubs), Gigny (département du Jura). Seules quelques grottes ont conservé des vestiges du Moustérien (Cotencher, Saint-Brais) attestant les passages très épisodiques de l'homme de Néandertal avant et au cours du Würm. Dès le retrait glaciaire, des hommes du Magdalénien et du Mésolithique franchirent le Jura et s'installèrent passagèrement dans des grottes et abris: col du Mollendruz, Baulmes, col des Roches, Saint-Brais, vallée de la Birse, Thayngen. L'exploitation des silex locaux montre des déplacements préférentiels guidés par l'orientation des chaînes montagneuses et le réseau hydrographique.

Abri sous roche du col du Mollendruz (dit abri Freymond) près de Mont-la-Ville (Musée cantonal d'archéologie et d'histoire, Lausanne).
Abri sous roche du col du Mollendruz (dit abri Freymond) près de Mont-la-Ville (Musée cantonal d'archéologie et d'histoire, Lausanne). […]

Dès les débuts de la sédentarisation (Ve millénaire av. J.-C.) les pieds et flancs du Jura furent occupés. Des échanges s'établirent au travers de la chaîne jurassienne (silex, roches alpines et vosgiennes pour les haches polies, voire céramique). Les matériaux locaux comme le silex étaient exploités en plein air ou en mine à Pleigne ou à Lampenberg. L'habitat restait néanmoins rare. Avec l'arrivée des métaux, les échanges s'intensifièrent, la société s'organisa et des sites de hauteur contrôlant les passages stratégiques se mirent en place: Montricher, Cornol, Courroux, Trimbach, Wittnau.

Les fonds de certaines vallées de moins de 700 m d'altitude (Delémont, val de Ruz) furent défrichés, notamment dès le Bronze moyen. La forte implantation de la fin de l'âge du Bronze s'estompa un peu au cours de l'âge du Fer. Liée à la topographie, la tripartition politique gauloise (Séquanes et Rauraques au nord, Helvètes au sud) souligne bien que la chaîne jurassienne restait un obstacle, partiellement levé par l'implantation du réseau routier romain et des villae qui y étaient liées dès le milieu du Ier siècle apr. J.-C. Les routes de Vallorbe-Pontarlier, Pierre-Pertuis-La Caquerelle-Mandeure, les cols du Hauenstein et le Bözberg entre Augst (Augusta Raurica) et Windisch (Vindonissa) permirent l'arrivée des légions sur le limes du Rhin, puis du Danube et le développement commercial européen nord-sud. Les minerais de fer jurassiens étaient exploités.

Il faut attendre le VIe ou le VIIe siècle pour constater l'occupation de vallées intérieures comme celles de Moutier ou Tavannes et l'implantation des monastères tels Romainmôtier ou Moutier-Grandval établis sur les voies de passage et dans les régions productrices de fer. Les zones d'altitude restaient très peu habitées, mais étaient partiellement exploitées.

Moyen Age

Histoire politique et religieuse

Chemin creux à ornières dans une entaille rocheuse du Haut-Hauenstein près de Langenbruck (Photographie ViaStoria, fondation pour l'histoire du trafic).
Chemin creux à ornières dans une entaille rocheuse du Haut-Hauenstein près de Langenbruck (Photographie ViaStoria, fondation pour l'histoire du trafic). […]

Divisé en deux aires linguistiques depuis les invasions du Ve siècle, l'Arc jurassien conservait une unité politique à l'époque du second royaume de Bourgogne (888-1032). Sur le plan ecclésiastique, il était partagé entre les diocèses de Besançon, Lausanne et Bâle, ces deux derniers relevant de l'archevêque de Besançon. Le Jura donnait une identité géographique à la Haute-Bourgogne et devait son importance aux cols qui le traversent: Jougne, Pierre-Pertuis, Bas et Haut-Hauenstein parmi les principaux. Dès le deuxième quart du Xe siècle, les rois de Germanie et les empereurs du Saint-Empire s'employèrent à exercer leur influence sur cette région, lieu de passage incontournable entre le nord et le sud.

Dès le XIe siècle, avec l'intégration de la Bourgogne à l'Empire, le Jura fut morcelé en plusieurs seigneuries ecclésiastiques et laïques. Les familles féodales accaparèrent l'essentiel du pouvoir public. Elles assirent également leur force sur les nombreuses maisons religieuses qui, entre Romainmôtier et Beinwil (SO), se transformèrent en seigneuries ecclésiastiques. Dès le début du XIIe siècle, de nouvelles puissances régionales extérieures au Jura s'imposèrent dans la région et contrôlèrent le passage des cols en plein essor en raison du commerce international entre l'Italie et la Champagne. Il s'agissait de la maison de Savoie et de celle de Chalon, en concurrence pour le péage de Jougne, des comtes de Neuchâtel, possessionnés outre-Doubs et installés dans les Montagnes neuchâteloises, des comtes de Thierstein, dans la basse vallée de la Birse, des Montfaucon, exerçant leurs pouvoirs jusqu'à Orbe, des Habsbourg, qui tenaient le Fricktal, et de l'évêque de Bâle. Dès le milieu du XIVe siècle, les cols de l'ouest jurassien perdirent de leur importance en raison du déplacement des axes commerciaux. Au XIVe siècle, la ville de Bâle se tailla un arrière-pays entre le Rhin et les passages du Hauenstein. La ville de Soleure monta elle aussi à l'assaut de la montagne jurassienne, étendant sa domination jusque dans la vallée de la Birse. Après la conquête de l'Argovie (1415), Berne s'installa autour du passage important du Bözberg et créa le bailliage de Schenkenberg (1460).

L'entrée de Soleure (1481), de Bâle (1501) et de Schaffhouse (1501) dans la Confédération fit passer l'extrémité orientale du Jura dans l'orbite helvétique. De 1512 à 1529, le comté de Neuchâtel fut occupé par Berne, puis par les XIII Cantons. Le versant occidental du Jura, notamment comtois, resta fidèle à l'Empire et devint habsbourgeois en 1493, alors que les Suisses éliminèrent progressivement toute influence bourguignonne en deçà du Jura après les défaites de Charles le Téméraire.

Economie

La polyculture vivrière qui constituait, dans le Jura comme ailleurs, la base de l'économie médiévale, était désavantagée par la juxtaposition de chaînes de moyenne montagne et de vallées encaissées, encore aggravée par la pauvreté des sols et la rudesse du climat. La paysannerie jurassienne n'amorça une certaine spécialisation dans l'élevage (fromages de Bellelay, par exemple) qu'au début du XVe siècle. La faiblesse du peuplement et la lenteur de la mise en valeur marquèrent longtemps l'ensemble de l'Arc jurassien. Au-dessus de 800 m, les Montagnes étaient encore presque vides d'hommes au XIIIe siècle et les défrichements, qui commencèrent ici au début du XVe siècle, se poursuivirent jusqu'au milieu du XVIe siècle. Caractérisées par une économie de subsistance largement autarcique, ces vallées fortement compartimentées abritaient l'essentiel d'une population qui ne dépassait guère huit habitants par km² au XVe siècle.

Charbonnière (meule) dans la région du Soliat (Jura neuchâtelois) vers 1900. Photographie de Victor Attinger (Institut suisse pour la conservation de la photographie, Neuchâtel).
Charbonnière (meule) dans la région du Soliat (Jura neuchâtelois) vers 1900. Photographie de Victor Attinger (Institut suisse pour la conservation de la photographie, Neuchâtel). […]

Le réseau urbain jurassien, qui n'apparut pas avant la fin du XIIIe siècle, était lâche et modeste. Ces petites cités de quelques centaines d'âmes, souvent des chefs-lieux de seigneurie, relayaient dans leur arrière-pays la domination économique incontestée (en termes de monnaie, d'investissement, de marchés) des villes de piémont ou extérieures au Jura, comme Genève, Lausanne, Neuchâtel, Soleure ou Bâle.

La sidérurgie seule différenciait nettement cette région des contrées avoisinantes en matière «industrielle» (fer). La présence de minerai de fer facilement accessible et de forêts pourvoyeuses de charbon explique la présence de bas fourneaux utilisés dès le haut Moyen Age. La métallurgie était cependant peu active et le principal article d'exportation du Jura épiscopal vers Bâle au XVe siècle est le bois flotté sur la Birse. Au tournant des XVIe et XVIIe siècles, les princes-évêques favorisèrent un premier complexe sidérurgique dans l'évêché de Bâle. Saint-Sulpice (NE) reçut la première concession pour un haut fourneau. Les forges soleuroises s'installèrent sur les cours d'eau (vallées de la Lucelle et de la Dünnern) et côtoyèrent des verreries. Trois hauts fourneaux et trois affineries étaient en activité à Vallorbe vers 1650.

Epoque moderne et contemporaine

Du XVIe au début du XXIe siècle

La Réforme brisa l'unité religieuse du Jura. Des foyers évangéliques surgirent à Bâle et à Bienne. Ce fut à Berne et à Guillaume Farel que la Réforme dut son extension et une première base, Neuchâtel, pour la Réforme française. La conquête du Pays de Vaud en 1536 entraîna la conversion des nouveaux bailliages bernois de Romainmôtier et d'Yverdon. L'application du principe cujus regio, ejus religio au niveau cantonal (Bâle protestant, Soleure catholique) n'offrit qu'un champ d'action à la Contre-Réforme, l'évêché de Bâle, et toucha ses bailliages alémaniques. A la paix de Westphalie, la Confédération fit reconnaître son indépendance, avec l'appui du comte de Neuchâtel, Henri II d'Orléans-Longueville, plénipotentiaire français. Le versant oriental du Jura constitua désormais le flanc-garde des XIII Cantons face à la France, qui reçut les possessions des Habsbourg en Haute-Alsace et annexa plus tard la Franche-Comté espagnole.

A la Révolution, le Jura fut soumis à la conjoncture politico-militaire européenne. Les alliés des Confédérés l'affrontèrent au sein de la Grande Nation; leurs sujets, dans le cadre helvétique. Dans l'évêché de Bâle naquit la première république-sœur, la République rauracienne. L'ancienne principauté forma ensuite le département du Mont-Terrible avec le comté de Montbéliard, avant d'être incorporée au département du Haut-Rhin. Neuchâtel, transformé en fief du Premier Empire, conserva ses institutions. L'acte de Médiation éleva au rang de cantons le Pays de Vaud et une Argovie étendue au Fricktal autrichien. Après la Restauration, le Jura voit la formation progressive de l'Etat fédéral. L'évêché de Bâle, devenu Jura bernois, participa à la Régénération du canton de Berne. Les demi-cantons de Bâle-Ville et de Bâle-Campagne émergèrent des combats, la ville n'ayant pas voulu faire droit aux aspirations de ses ruraux. La proclamation de la République le 1er mars 1848 à Neuchâtel rompit les liens de souveraineté avec le roi de Prusse. Le Jura bernois, qui avait obtenu des garanties de la Constitution cantonale de 1846, les perdit par l'unification de la fiscalité bernoise et du droit suisse. S'ensuivirent au XXe siècle la question jurassienne et la naissance tardive d'un 23e canton en 1979.

Des soldats français de l'armée du général Bourbaki franchissent la frontière aux Verrières le 3 février 1871. Aquarelle de Gustave Roux (Musée national suisse, Zurich).
Des soldats français de l'armée du général Bourbaki franchissent la frontière aux Verrières le 3 février 1871. Aquarelle de Gustave Roux (Musée national suisse, Zurich). […]

Par sa position, le Jura fut plus directement touché par les conflits mondiaux. Les troupes de couverture frontière se déployèrent dans le nord-ouest de la Suisse. Le personnage de Gilberte de Courgenay reste le symbole de l'accueil chaleureux des soldats par la population pendant la Première Guerre mondiale. L'entrée du 45e corps d'armée français en juin 1940 raviva les souvenirs laissés par l'armée Bourbaki en février 1871. La période reste entachée d'ombres: la solidarité fonctionna mieux envers les frontaliers que pour les victimes du nazisme. Au sortir du conflit et durant les Trente Glorieuses, l'inégal développement de part et d'autre de la frontière fut ramené souvent à la participation ou non au conflit. La revivification du fédéralisme et le développement économique passèrent par la collaboration intercantonale et la coopération transfrontalière: en 1994, Berne, Jura, Neuchâtel et Soleure fondèrent avec Fribourg l'Espace Mittelland (auquel vinrent s'ajouter Vaud et le Valais); la Communauté de travail du Jura (créée en 1985, Conférence transjurassienne depuis 2001) englobe la région Franche-Comté et les cantons de Berne, Jura, Neuchâtel, Vaud.

Economie rurale

Durant les XVIe et XVIIe siècles s'accomplirent de notables changements dans l'occupation et l'économie du massif. L'accroissement démographique conduisit à la colonisation des dernières terres utilisables. Puis la révolution de l'économie alpestre vint donner aux pâturages d'altitude une valeur marchande qui attira les fortunes patriciennes de la plaine, spécialement dans les alpages du Jura vaudois et neuchâtelois. L'histoire du gruyère hors de sa Gruyère originaire commençait. Le bouleversement se marqua par la modification de la géographie ecclésiastique et administrative avec la naissance de nouvelles paroisses et de nouvelles mairies, par exemple dans la seigneurie de Valangin.

Vallée de La Brévine: les fermes du Cachot-de-Vent vues depuis le nord-ouest, 2004 (Office du patrimoine et de l'archéologie du canton de Neuchâtel; photographie Daniel Glauser, Sainte-Croix).
Vallée de La Brévine: les fermes du Cachot-de-Vent vues depuis le nord-ouest, 2004 (Office du patrimoine et de l'archéologie du canton de Neuchâtel; photographie Daniel Glauser, Sainte-Croix). […]

En dépit de la diffusion des écrits des physiocrates et de l'introduction de la pomme de terre dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, la rénovation d'une agriculture devenue plus individualiste n'eut lieu qu'au XIXe siècle: abandon progressif de la jachère, économie rurale davantage tournée vers l'élevage que la culture, production des animaux de boucherie et du lait.

L'évolution contemporaine conduit à parler des agricultures jurassiennes, qui ont perdu la majeure part de leur population active. Mécanisée après 1965, la viticulture du piémont a diminué ses surfaces de moitié entre 1900 et 1975 avant de redevenir une activité rentable. L'agriculture occupe les terres labourables au-dessous de 900 m (piémont et synclinaux). L'élevage est pratiqué en montagne. Les exploitations agricoles se sont toutes motorisées entre 1950 et 1965. La spécialisation en fonction de l'altitude s'est accentuée. Les remembrements parcellaires accompagnent la concentration des exploitations (à une altitude moyenne, celles de polyculture-élevage ont passé de 6 ha au début du siècle à 30 ha dans les années 1980). La structure des entreprises s'est profondément modifiée: ainsi, l'exploitation à une seule unité de main-d'œuvre s'est renforcée, et la part des paysans qui se contentent de prendre des terres à ferme a augmenté fortement. L'agriculture jurassienne automatisée de la fin du XXe siècle connaît les difficultés d'adaptation liées à l'ouverture du marché agricole suisse, consécutive aux accords du Gatt et de l'OMC.

Protoindustrie, horlogerie et développements contemporains

Atelier de graveurs. Huile sur toile d'Edouard Kaiser, 1892 (Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds; photographie Bibliothèque de Genève, Archives A. & G. Zimmermann).
Atelier de graveurs. Huile sur toile d'Edouard Kaiser, 1892 (Musée des beaux-arts, La Chaux-de-Fonds; photographie Bibliothèque de Genève, Archives A. & G. Zimmermann). […]

L'Ancien Régime marqua le début de l'essor économique du Jura. Les incitations vinrent des cités de sa bordure, dynamisées par les refuges huguenots. La soierie bâloise (passementerie et rubanerie) introduisit le système de l'établissage (Verlagssystem) chez les paysans soleurois et ceux de l'évêché de Bâle dès le XVIIe siècle. De Genève vinrent les dentelles (dentellerie), les indiennes et l'horlogerie. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, un tissu préindustriel relativement dense naquit dans la principauté de Neuchâtel-Valangin, débordant vers la région de Sainte-Croix, l'Erguël et la Franche Montagne des Bois. L'usine moderne apparut avec l'industrie des indiennes et les 700 ouvriers et ouvrières de la Fabrique-Neuve de Cortaillod. Imprimeurs de Neuchâtel et d'Yverdon contribuèrent à fournir aux Français des Lumières les livres qui ne pouvaient être édités en toute légalité chez eux. En 1816, le secteur secondaire comprenait plus du tiers de la population active neuchâteloise.

Affiche touristique pour les chemins de fer du Jura, réalisée vers 1950 (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).
Affiche touristique pour les chemins de fer du Jura, réalisée vers 1950 (Museum für Gestaltung Zürich, Plakatsammlung, Zürcher Hochschule der Künste).

Le Jura au XIXe siècle fut l'une des régions les plus dynamiques de la Confédération. L'horlogerie constitua une des formes de la reconversion à partir des forges artisanales, ainsi à la vallée de Joux. L'industrialisation de la catholique Soleure infirma la thèse de la liaison entre capitalisme et protestantisme. La Société des usines Louis de Roll (Von Roll) absorba la sidérurgie du Jura bernois; le «marbre soleurois» (calcaire) régna sur la construction avant le granit alpin et le ciment Portland. Si la Suisse occidentale ferroviaire fut établie avec des capitaux français, la construction de lignes régionales fut en relation directe avec l'expansion de l'horlogerie. Alors que la majorité des ouvriers travaillaient encore à domicile (paysans-horlogers), la modernisation s'opéra après l'Exposition universelle de Philadelphie (1876). Elle favorisa l'émergence d'un autre secteur important, la métallurgie et la machine-outil, et s'effectua le plus rapidement dans le Jura bernois et à Bienne. L'industrie de la montre Roskopf («la montre de l'ouvrier») se répandit dans le Jura soleurois, bâlois et argovien. La Chaux-de-Fonds de la Belle Epoque contrôlait la commercialisation: elle régissait alors trois cinquièmes des exportations horlogères suisses, qui représentaient 90% de l'horlogerie mondiale.

Chaîne de montage de la montre Swatch à Bienne. Photographie, vers 1993 (Bild Archiv HR. Bramaz, Oberwil-Lieli).
Chaîne de montage de la montre Swatch à Bienne. Photographie, vers 1993 (Bild Archiv HR. Bramaz, Oberwil-Lieli).

Le Jura, tourné vers les marchés extérieurs, était sensible à toute modification de la situation internationale. Les années de guerre restèrent des occasions de profits élevés. Les crises de l'entre-deux-guerres accélérèrent la concentration des entreprises. En 1937, la convention de l'horlogerie conclue après une grève et l'accord dit de paix du travail dans la métallurgie instaurèrent un régime de paix sociale. Après 1950, les fabriques accroissèrent fortement leur production et firent appel à la main-d'œuvre étrangère, italienne, puis transfrontalière. La crise des années 1970 fut brutale pour une horlogerie suisse fière de son monopole mais qui avait sous-estimé la concurrence japonaise: elle occupait 80'000 personnes durant la décennie 1960-1970; 30'000, dans les années 1980. On assista alors à une mutation profonde. En 1970, le secteur secondaire fournit près des deux tiers des emplois dans l'Arc jurassien; dès les années 1990, la part du tertiaire équilibra celle du secondaire, avec des écarts importants selon les districts. L'horlogerie prospéra de nouveau grâce à un design et un marketing innovateurs, sans toutefois retrouver les effectifs d'antan (plus de 35'000 emplois en 1995). Mais la fragilité de l'industrie jurassienne se lut dans la perte des centres de décision et la part grandissante de la sous-traitance. La diversification reposait sur la microtechnique, alors qu'on cherchait à revaloriser le tourisme: le concept Watch Valley, centré sur la tradition et le patrimoine horlogers, illustre depuis 2000 la coopération des villes de l'Arc jurassien en matière d'offre touristique. Si le Jura bâlois (avec le Laufonnais) et une partie des Jura soleurois et argovien sont de plus en plus intégrés à la Regio Basiliensis, un nouvel arc jurassien économique, de la vallée de Joux à Soleure, prend conscience de sa communauté de destin et d'intérêts.

Archétypes jurassiens

Albert de Haller avait incité ses lecteurs à imiter le caractère simple et ferme de l'homo alpinus, Jean-Jacques Rousseau, lui, trouva son modèle d'une Arcadie montagnarde dans le Jura neuchâtelois: ses «Montagnons» de la Lettre à d'Alembert (1758) vivent un bonheur réalisé. Le séjour à Môtiers (NE), puis à l'île Saint-Pierre, attirait la foule des admirateurs. Ces lieux de mémoire contribuèrent à faire entrer le massif jurassien dans le Grand Tour dès l'époque préromantique. Ils parachevaient l'itinéraire classique de Bâle à Bienne par la vallée de la Birse.

La protoindustrialisation touchant le massif, Karl Marx s'en inspira à son tour, mais exprima ses réticences. Le Capital (1867) y localise l'exemple de la «manufacture hétérogène», mais juge ce mode de production défavorable au progrès industriel. L'horlogerie jurassienne frappa le théoricien par son organisation décentralisée, par l'extrême division du travail et par un type d'ouvrier différent à la fois de l'ouvrier d'usine et de l'artisan indépendant.

Pour combler les attentes d'une société industrielle naquit paradoxalement un mythe identitaire où trois motifs champêtres cumulent leur charge sémantique. «Ferme, sapin, cheval»: chacun pense «Jura». L'image réductrice d'un paysage, celui des Franches-Montagnes, peut incarner aussi bien la Franche-Comté que les diverses composantes du Jura suisse. La ferme à deux pans, absente chez les peintres avant le XXe siècle, est devenue le symbole des Juras. Des paysages «naturels» à la présence humaine presque systématiquement gommée (à l'imitation des Albert Schnyder, Coghuf ou Lermite) représentent l'avatar régional d'un retour plus général au terroir par l'image.

Sources et bibliographie

  • F. Loew, Les Verrières: la vie rurale d'une communauté du Haut-Jura au Moyen Age, 1954
  • F. Chiffelle, Le Bas-Pays neuchâtelois, 1968
  • W. Kreisel, Siedlungsgeographische Untersuchungen zur Genese der Waldhufensiedlungen im Schweizer und Französischen Jura, 2 vol., 1972
  • D. Aubert, «Evolution du relief jurassien», in Eclogae geologicae helvetiae, 68, 1975, 1-64
  • J. Boichard, dir., Le Jura: de la montagne à l'homme, 1986
  • W. Drack, R. Fellmann, Die Römer in der Schweiz, 1988
  • La Suisse du Paléolithique à l'aube du Moyen-Age, 1-5, 1993-2002
  • K. Weissen, An der stuer ist ganz nuett bezalt, 1994
  • O. Crevoisier, D. Maillat, éd., Quel développement pour l'Arc jurassien?, 1995
  • R. Epple, A. Schnyder, Wandel und Anpassung, 1996
  • Ch. Salvadé, «La ferme, le sapin et le cheval: l'image identitaire du Jura», in L'Hôtâ, 20, 1996, 21-28
  • A. Paravicini Bagliani et al., dir., Les pays romands au Moyen Age, 1997
  • J.-C. Daumas, L. Tissot, dir., L'Arc jurassien: histoire d'un espace transfrontalier, 2004
Liens
Notices d'autorité
GND

Suggestion de citation

Bandelier, André; Schifferdecker, François; Prongué, Jean-Paul: "Jura (région)", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 19.09.2019. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/008567/2019-09-19/, consulté le 22.10.2020.