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Service étranger

Le service étranger englobait d'une part le mercenariat, où des mercenaires étaient recrutés par un chef de guerre agissant pour son propre compte ou rejoignaient de leur propre initiative une armée coloniale européenne, et d'autre part le service capitulé, réglé par des accords ou capitulations passés entre Etats. Le phénomène, qui perdura du XIIIau XXe siècle, connut un changement structurel à la fin du XVIIIsiècle. Le service étranger effectué en Europe, qui atteignit son apogée aux XVIe et XVIIe siècles, déclina par la suite et fut progressivement remplacé par un mercenariat dans les colonies (colonialisme), dont l'importance s'accrut jusqu'à la Première Guerre mondiale​​​​​. 

Le service étranger dans l'historiographie

Au cours du XXe siècle, l'histoire militaire abandonna peu à peu l'«histoire-bataille» traditionnelle. Relevant davantage de l'histoire sociale, économique, culturelle et du genre, elle étudia à l'échelle transnationale les relations multiformes entre armée et société. 

Cette évolution fut aussi perceptible en Suisse. Décrié par l'historiographie helvétique du XVIIIe siècle comme une sombre page de l'histoire suisse, nuisible à l'affirmation et à la cohésion nationales, le service étranger se chargea au contraire, au début du XXe siècle, d'une valeur positive. ​​​​​Réhabilité notamment par Paul de Vallière dans son ouvrage paru en 1913, il fut élevé au rang d'élément constitutif de l'identité nationale. On ne retint que l'exaltation du courage et la fidélité des mercenaires, exemplaires des valeurs patriotiques. Cette inclusion dans la mythologie nationale se chargea de sens dans le contexte des deux guerres mondiales, mais elle contribua aussi à retarder la modernisation de l'étude du service étranger. Depuis les années 1970 toutefois, la recherche se concentra plus fortement sur le substrat socio-économique du service étranger, sans négliger les données politiques et diplomatiques, les mentalités, le poids des traditions familiales ou locales. La conscience s'affirma de la complexité du sujet et de ses incidences sur les structures sociales, l'économie ou les modes de diffusion culturelle de l'ancienne Confédération et de l'Etat fédéral

Ce regard neuf impliqua une documentation nouvelle, diverse, d'origine militaire ou civile, dans les pays d'embauche et en Suisse même: contrôles de troupes utiles pour l'analyse statistique et la reconstitution de la composition des unités, des carrières, des aspects économiques du service; documents de nature réglementaire, issus notamment d'archives d'unités: capitulations, ordonnances, règlements; sources classiques de l'histoire sociale: état civil, registres notariaux, archives judiciaires (documents administratifs). En Suisse, on releva l'intérêt des registres des «chambres des recrues» (Rekrutenkammer, Werbungskammer).

Les approches issues des études postcoloniales et de l'histoire globale, apparues dans les années 2000, mirent en cause la perspective eurocentrique et donnèrent un nouvel élan à la recherche sur le service étranger. Elles étudièrent les liens entre l'expansion européenne (Amérique, Asie, Afrique, etc.), basée dès le XVIe siècle sur les armes, et le marché du recrutement. Elles analysèrent en outre la participation de mercenaires suisses aux guerres coloniales ainsi que le rôle des sociétés et soldats extra-européens. Grâce à cet élargissement du focus géographique, la recherche démontra que le service étranger ne prit pas fin avec la fondation de l'Etat fédéral (respectivement avec une série de réformes législatives en 1859). Contrairement à ce qui avait été affirmé auparavant, il se poursuivit jusqu'au XXe siècle, notamment dans les colonies françaises et néerlandaises. 

Le service étranger, des origines au milieu du XXe siècle

La ligne générale

L'histoire du service étranger comprend quatre périodes qui se chevauchent parfois. La première, celle de la Reisläuferei, va du XIIIe au milieu du XVIe siècle. Limitée à l'Europe continentale, elle est caractérisée par des enrôlements de bandes de mercenaires, puis de compagnies aux ordres d'un capitaine-entrepreneur (entrepreneurs militaires), enrôlements généralement très temporaires, le temps d'une campagne, quelques semaines ou quelques mois. La deuxième période, qui s'étend approximativement de 1520 au milieu du XVIIe siècle, est marquée par la tentative de réglementer le service étranger. Des alliances et des capitulations militaires à long terme, conclues entre les autorités confédérées et les chefs de guerre étrangers, en fixaient le cadre économique et politique. Ces traités, souvent lucratifs, consolidèrent le pouvoir des familles dirigeantes dans les cantons (patriciat, cantons à régime patricien, cantons campagnards). La troisième période, du milieu du XVIIe au milieu du XVIIIe siècle, est étroitement liée à l'expansion européenne outre-mer. Déchirée par des guerres incessantes, tant à l'intérieur qu'à l'extérieur de l'Europe, elle correspond à l'avènement des armées permanentes. La taille des unités s'élargit, la durée des engagements fut précisée et s'allongea. La réglementation devint plus rigoureuse, la hiérarchie plus rigide, la discipline plus exigeante. La présence de soldats suisses sur les champs de bataille en dehors de l'Europe s'accrut. La quatrième période, qui s'étire du milieu du XVIIIe siècle aux guerres de décolonisation après la Deuxième Guerre mondiale, se distingue par une profonde transformation structurelle du service étranger. Alors que le nombre de mercenaires suisses diminuait en Europe continentale, il augmentait progressivement dans les colonies. Sur le plan quantitatif, le service étranger recula par rapport aux siècles précédents, mais resta très répandu jusqu'au milieu du XXe siècle. ​​​​​

Le marché européen du mercenariat

Dès le début du XIIIe siècle, des «Suisses» se rencontrèrent au service des empereurs; à la fin du siècle, des Confédérés soldés combattirent notamment pour Rodolphe Ier. Ces pratiques se multiplièrent au XIVe siècle, surtout en Italie (service des Visconti à Milan). Le Convenant de Sempach (1393) tenta vainement de limiter cet usage. 

Très rapidement apparut la distinction entre troupes officiellement levées, «avouées», capitulées, en principe seules autorisées, et les enrôlements individuels ou par bandes, souvent interdits, parfois tolérés. Le service étranger devint une affaire d'Etat, placée sous le contrôle d'un gouvernement cantonal qui pratiquait une «politique du mercenariat» et s'efforçait d'en maîtriser les flux; la Diète s'y essayait aussi, vainement. Les enrôlements se multiplièrent au XVe siècle, freinés cependant par l'impérialisme des cantons qui nécessitaient des soldats pour satisfaire leurs ambitions propres. 

Le roi de France Louis XI accueille les soldats suisses devant Chalon-sur-Saône en août 1480. Illustration dans la Luzerner Chronik de Diebold Schilling, 1513 (Zentral- und Hochschulbibliothek Luzern, Sondersammlung, Eigentum Korporation Luzern).
Le roi de France Louis XI accueille les soldats suisses devant Chalon-sur-Saône en août 1480. Illustration dans la Luzerner Chronik de Diebold Schilling, 1513 (Zentral- und Hochschulbibliothek Luzern, Sondersammlung, Eigentum Korporation Luzern). […]

Le service de France connut un fort développement au XVe siècle. La première alliance franco-suisse, en 1453, constitua une base diplomatique durable. Les victoires des guerres de Bourgogne firent monter la cote des Suisses. En 1480, Louis XI engagea un corps d'auxiliaires suisses régulièrement constitué. Dès 1481, il accorda aux militaires suisses en France des privilèges, notamment fiscaux, ultérieurement complétés. En 1497 fut mise sur pied à Paris la compagnie des Cent Suisses de la Garde, première unité helvétique permanente (gardes suisses). On assista alors à une diversification du service: des Suisses servirent en Espagne, Autriche (maison de Habsbourg), Savoie, Hongrie. La participation suisse aux guerres d'Italie accrut sensiblement les effectifs; il y eut par moment jusqu'à 10'000 ou 20'000 Suisses au service de France. Puis la suprématie de l'infanterie suisse, qui se heurtait de plus en plus à une artillerie bien organisée, fut mise en échec lors des cuisantes défaites de Marignan (1515), de la Bicoque (1522), de Sesia (1523) et surtout de Pavie (1525, conduite de la guerre). Il devint aussi de plus en plus difficile de séparer les intérêts supérieurs des cantons ou de la Confédération de ceux des classes dirigeantes directement concernées. L'émergence de ces problèmes et de ces inconvénients provoqua un débat sur le principe du service étranger et l'apparition d'une opposition critique, dont l'incarnation la plus virulente était le réformateur Ulrich Zwingli.

Le succès du mercenariat tenait à des facteurs d'ordre militaire. Il était tout d'abord ancré dans les spécificités du système de milice helvétique: la levée générale obligatoire (service militaire obligatoire) était exceptionnelle en Europe avant la Révolution française. De surcroît leurs victoires, acquises face à des ennemis souvent désunis, donnèrent aux Suisses une réputation d'invincibilité. Ces aptitudes rencontrèrent un besoin: l'armée féodale (féodalité), l'ost, ne suffisait plus aux souverains européens qui ne parvenaient pas à obliger leurs sujets au service militaire. La position géographique de la Suisse joua également un rôle important. En effet, les mercenaires confédérés pouvaient atteindre les zones de combat, où s'affrontaient les Habsbourg (Autriche et Espagne) et les Bourbons (France), plus rapidement que les Irlandais, les Ecossais ou les Polonais. De plus, les chefs de guerre étrangers obtenaient également, lorsqu'ils concluaient des capitulations, le droit de franchir les cols suisses, ce qui offrait des avantages stratégiques pour le déplacement des troupes. 

C'est dans ce contexte que se développa au sortir du Moyen Age le système dit de l'entreprise militaire, caractérisé par l'intervention d'intermédiaires privés rétribués par les souverains pour recruter des unités, sans forcément les commander eux-mêmes. En Suisse, le dispositif était particulier; les cantons se substituaient aux intermédiaires. Ils traitaient avec les monarques d'un côté et avec des chefs de bande ou d'unités de l'autre et encaissaient une partie des bénéfices de l'opération, qu'ils contrôlaient (pensions). Des magistrats locaux de premier plan et leurs parents faisaient office d'entrepreneurs militaires. Les femmes (épouses, sœurs et filles) jouaient un rôle central dans le recrutement, la comptabilité et la recherche de capitaux. 

Allégorie de l'avilissement du service étranger et du régime des pensions. Huile sur toile, vers 1625, 71,5 x 54,4 cm (Musée national suisse, Zurich, LM-24998) et Allégorie caricaturale du service étranger de Peter Vischer-Sarasin. Eau-forte coloriée, 1792, 21 x 16,8 cm (Staatsarchiv Basel-Stadt, BILD Falk. A 512).
Allégorie de l'avilissement du service étranger et du régime des pensions. Huile sur toile, vers 1625, 71,5 x 54,4 cm (Musée national suisse, Zurich, LM-24998) et Allégorie caricaturale du service étranger de Peter Vischer-Sarasin. Eau-forte coloriée, 1792, 21 x 16,8 cm (Staatsarchiv Basel-Stadt, BILD Falk. A 512). […]

Le service de France dominait de manière écrasante. Il reposait sur des bases diplomatiques nouvelles (Paix perpétuelle de 1516, alliance franco-suisse de 1521 et ses renouvellements) incluant des capitulations (la «capitulation générale» de 1561 fut en vigueur jusqu'en 1671), ce qui raréfiait les enrôlements illicites. Des mercenaires suisses participaient en masse aux guerres de religion en France, du côté catholique et du côté réformé, sans pour autant se rencontrer sur le champ de bataille. L'organisation des troupes se précisa: instauration en 1526 des revues mensuelles, paiement plus régulier, apparition de régiments commandés par des colonels et de régiments d'arquebusiers helvétiques. Une seconde unité permanente fut fondée en 1616 par Louis XIII, le régiment des Gardes suisses. De nombreuses capitulations furent signées avec d'autres Etats européens (pendant la guerre de Trente Ans surtout), dont l'Espagne, la Savoie, Venise et Gênes. Le service non avoué reprit aussi vie, par exemple en Suède, Saxe, Bavière. Au début de l'époque moderne, la migration liée au mercenariat ne se limitait pas aux hommes. Des femmes accompagnaient les troupes, accomplissant des tâches logistiques (lessive, cuisine) et soignant les soldats blessés ou malades. 

Dès 1671, Louis XIV, au service duquel s'étaient constituées de nombreuses compagnies «franches» ou «ambulantes», hors capitulations, créa des régiments suisses permanents, portant le patronyme de leur colonel. Le régiment bernois d'Erlach, sur pied dès 1672, fut le premier des 11 régiments de ligne créés et maintenus jusqu'à la Révolution. On engagea dès lors pour trois ou quatre ans, parfois plus. Le roi de France entretenait de loin le plus grand nombre de mercenaires suisses; en 1678, à la fin de la guerre de Hollande, sept régiments et 40 compagnies franches combattaient pour lui, soit un effectif théorique de 25'000 hommes. Parallèlement, les services pour d'autres puissances se développèrent. Les capitulations des cantons catholiques avec l'Espagne furent nombreuses jusqu'à la fin du XVIIIe siècle. Les réformés, en dehors de la France, se rapprochèrent des Provinces-Unies (Pays-Bas). On servit aussi en Grande-Bretagne, Pologne, Autriche (jusque vers 1740) et en Piémont-Sardaigne. Le service de Venise disparut en 1719.

Les onze régiments de ligne suisses au service de France 1672-1792

Nom du régiment en 1792Zone de recrutementPropriétaire de régiment
WattenwylBerne1672Erlach
63e rég. inf. 1694Manuel
  1701Villars-Chandieu
  1728May
  1739Bettens
  1751Jenner
  1762Erlach de Riggisberg
  1782Ernst
  1792Wattenwyl
    
Salis-SamedanSoleure1672Stuppa (Jean-Pierre)
64e rég. inf.Argovie1701Brendlé
 Fribourg1738Seedorf
 Grisons1752Boccard
  1785Salis-Samedan
    
SonnenbergBerne1672Salis-Zizers
65e rég. inf.Neuchâtel1690Polier
 Schwytz1692Reynold
 Lucerne1702Castella
 Grisons1722Bettens
  1739Monnin
  1756Reding
  1763Pfyffer von Wyher
  1768Sonnenberg
    
CastellaLucerne1672Pfyffer von Wyher
66e rég. inf.Glaris1689Hässi
 Fribourg1729Burky
 Soleure1737Tschudi
  1740Vigier von Steinbrugg
  1756Castella
    
VigierSoleure1673Greder (Wolfgang)
69e rég. inf. 1691Greder (Hans Ludwig)
  1703Greder (Balthasar)
  1714d'Affry
  1734Widmer
  1757Waldner von Freundstein
  1783Vigier von Steinbrugg
    
Châteauvieuxdivers cantons1677Stuppa (Jean-Baptiste)
79e rég. inf. 1692Surbeck
  1714Hemel
  1729Besenval
  1738Joffrey de la Cour-au-Chantre
  1748Grandvillars
  1749Balthasar
  1754Planta von Wildenberg
  1760Darbonnier de Dizy
  1763Jenner
  1774Aubonne
  1783Lullin de Châteauvieux
    
Diesbachdivers cantons1689Salis
85e rég. inf. 1702May
  1715Buisson
  1721Diesbach-Steinbrugg
  1764Diesbach de Belleroche (Romain)
  1785Diesbach de Belleroche (Ladislas)
  1792Diesbach
    
CourtenValais1690Courten (Jean-Etienne)
86e rég. inf. 1723Courten (Melchior-François)
  1724Courten (Pierre-Anne)
  1744Courten (Maurice)
  1766Courten (Antoine-Pancrace)
  1790Courten (Jean-Antoine)
    
Salis-Grisons/Grisons1734Travers von Ortenstein
Salis-Marschlins 1741Salis-Soglio
95e rég. inf. 1744Salis-Maienfeld
  1762Salis-Marschlins
    
SteinerZurich1752Lochmann
97e rég. inf. 1777Muralt
  1782Steiner
    
Reinachévêché de Bâle1758Eptingue
100e rég. inf. 1783Schönau
  1786Reinach
    
    
Les onze régiments de ligne suisses au service de France 1672-1792 -  Philippe Henry

Au XVIIIe siècle, le nombre de mercenaires suisses diminua progressivement en Europe alors qu'il augmentait dans les colonies. ​​​​Les charges et les risques financiers se multiplièrent pour les propriétaires d'unités, puisque l'équipement des soldats était à leur frais (sauf les armes) et que le poids économique de la désertion s'avérait très lourd. Les soldats eux-mêmes évaluèrent de plus en plus souvent les avantages et les inconvénients du mercenariat. Pour les hommes, la disparition du pillage et la diminution progressive de la valeur réelle de la solde entamèrent l'attrait du service. Le durcissement de la discipline (justice militaire) avec l'introduction du drill (instruction militaire) modifièrent l'image du service. Notons encore l'influence du drame de la bataille de Malplaquet, en 1709, où des Suisses, servant à la fois dans les rangs français et dans ceux de la coalition (Saint Empire romain germanique, Prusse, Grande-Bretagne, Pays-Bas), s'entretuèrent: 8000 d'entre eux furent massacrés dans cette boucherie. Les réformes du ministre français Etienne François de Choiseul, en 1764, provoquèrent le mécontentement de la Confédération, car elles augmentaient le poids du contrôle de l'Etat sur les unités de mercenaires. Enfin, l'émigration militaire enregistra un net recul à cause de mutations économiques dans la société suisse. 

Page de titre du tome 1 de l'ouvrage sur les services étrangers de Charles Guillaume Loys de Bochat, publié à Lausanne et Genève en 1738 (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne).
Page de titre du tome 1 de l'ouvrage sur les services étrangers de Charles Guillaume Loys de Bochat, publié à Lausanne et Genève en 1738 (Bibliothèque cantonale et universitaire Lausanne). […]

Alors que le service étranger prospérait dans les colonies, son déclin s'accéléra en Europe continentale durant la​​ Révolution française et les premières décennies du XIXe siècle. En France, un décret de juillet 1791 supprima tous les régiments étrangers, sauf les suisses, au vu de la décomposition disciplinaire des unités proprement françaises. Le massacre des Tuileries, le 10 août 1792, provoqua l'indignation au pays et déboucha sur le licenciement des troupes suisses par le décret de l'Assemblée législative du 20 août 1792. Jusqu'en 1798, plus aucun Suisse ne s'engagea au service de France. Son rétablissement sous Napoléon fut marqué par une dénaturation fondamentale, puisqu'il s'agissait désormais d'une conscription obligatoire. Cette dérive perdura jusqu'à la fin de l'Empire. Un nombre important de Suisses s'engagèrent toutefois à titre individuel dans les armées révolutionnaires et napoléoniennes. Quelques centaines d'entre eux combattirent en dehors de l'Europe, notamment durant la campagne d'Egypte (1798-1800) ou en Haïti (1803). Sur les 635 Suisses enrôlés dans le 1er bataillon de la 3demi-brigade helvétique, seuls sept survécurent à la tentative avortée de réprimer la révolution haïtienne. 

Tambour-major des Gardes suisses au service de France en grande tenue. Aquarelle d'après un dessin réalisé en 1786 par Nicolas Hoffmann (Bibliothèque nationale suisse, Berne).
Tambour-major des Gardes suisses au service de France en grande tenue. Aquarelle d'après un dessin réalisé en 1786 par Nicolas Hoffmann (Bibliothèque nationale suisse, Berne).

A la chute de Napoléon, on assista à une brève renaissance de la tradition du service étranger sur le continent européen. Les troupes suisses en France passèrent volontairement au service de Louis XVIII et la Garde suisse royale fut recréée. Une dernière capitulation fut signée en 1816, pour quatre régiments de ligne et deux régiments de la Garde, soit un effectif théorique de 14'000 hommes. Trois cents Suisses se firent encore tuer lors de la révolution de Juillet en 1830, en défendant les Tuileries et le Louvre. La Diète rappela ensuite tous les régiments, mettant ainsi fin au service de France. Le service d'Espagne fut aboli par décret des Cortès en 1823; le service de Hollande dura jusqu'en 1829 (capitulation de quatre régiments en 1814); celui de Savoie disparut en 1815 (les Cent Suisses de la Garde en 1832) et celui d'Angleterre en 1816. Les deux services les plus durables furent celui du pape et du royaume de Naples. Le Saint-Siège recruta deux régiments capitulés en 1832, dissous en 1849 lors de la révolution romaine, puis reformés sous le nom de régiments étrangers, dont un subsista jusqu'en 1870. Le service de Naples, supprimé en 1789 et réintroduit en 1825, fut finalement aboli en 1859.

Prise de Catane le 6 avril 1849. Lithographie dans les Souvenirs de la Campagne de Sicile en 1848 & 1849, rédigé par Karl Ludwig Albrecht von Steiger (Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne).
Prise de Catane le 6 avril 1849. Lithographie dans les Souvenirs de la Campagne de Sicile en 1848 & 1849, rédigé par Karl Ludwig Albrecht von Steiger (Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne). […]

Dans le discours politique du XIXe siècle, on souligna de plus en plus l'archaïsme du service étranger, condamné par des milieux très divers, tant en Suisse que dans les pays où les régiments étaient stationnés. Selon ses détracteurs, le mercenariat était non seulement immoral, mais aussi incompatible avec les idéaux des Lumières et la doctrine libérale, puisque les mercenaires servaient des monarques. Cette désapprobation ​​​se refléta également dans un durcissement progressif de la loi. L'article 11 de la Constitution fédérale de 1848 prohiba la signature de nouvelles capitulations, sans abolir celles déjà souscrites ni interdire les enrôlements individuels. L'interdiction de servir à l'étranger dans des régiments dits «non nationaux» sans l'autorisation du Conseil fédéral fut promulguée en 1859. L'enrôlement individuel comme volontaire dans une armée qualifiée de «nationale» restait toutefois possible et ne nécessitait pas d'accord. La distinction entre les deux types de troupes était floue. Le service dans l'armée coloniale néerlandaise était toléré par les autorités, alors que l'enrôlement dans la Légion étrangère française suscitait des controverses. L'introduction d'un nouveau code pénal militaire en 1927, en vertu duquel les volontaires dans la guerre civile espagnole furent poursuivis par la suite, signifia la disparition juridique du mercenariat. A la fin du XXet au début du XXIe siècle, des Confédérés servaient encore dans la Garde suisse pontificale.

Défilé de la Garde suisse pontificale devant la basilique Saint-Pierre de Rome, le Samedi saint 7 avril 2007 (KEYSTONE / Photononstop, P. Deliss/Godong, image 123831909).
Défilé de la Garde suisse pontificale devant la basilique Saint-Pierre de Rome, le Samedi saint 7 avril 2007 (KEYSTONE / Photononstop, P. Deliss/Godong, image 123831909).

Les colonies comme source de travail pour les mercenaires

Le nombre de mercenaires enrôlés différa sensiblement en Europe continentale, où il était en baisse, et dans les colonies. Les combattants indigènes, membres d'unités régulières ou alliés, constituaient la majeure partie des troupes. Motivés par des doutes sur la loyauté des indigènes et par des préjugés racistes (racisme) sur leur aptitude au combat, les armées coloniales recrutèrent de tout temps des mercenaires européens. Pour leur expansion outre-mer, afin de surveiller les esclaves (traversée des océans, commerce maritime, plantations, esclavage) et à cause des guerres qu'elles menaient entre elles, les puissances européennes telles que les Pays-Bas, la Grande-Bretagne et la France nécessitaient plus de soldats qu'elles ne pouvaient en recruter chez elles. L'expansion européenne, imposée par la force, conditionna le marché global de la main-d'œuvre militaire, qui englobait, au plus tard dès la fin du XVIe siècle, aussi le territoire de la Suisse actuelle. Ainsi, deux Zurichois se rendirent en 1595 dans le port français de Dieppe, où ils s'embarquèrent sur un bateau transportant des esclaves de l'Afrique occidentale vers les Caraïbes. 

Alors que la première phase de l'expansion coloniale fut surtout marquée par des engagements individuels, les structures globales favorisant le mercenariat se renforcèrent dans les dernières décennies du XVIIe siècle. Les Pays-Bas principalement et les compagnies commerciales néerlandaises dotées de privilèges étatiques recrutèrent de nombreux mercenaires suisses pour surveiller leurs plantations et leurs points d'appui (Asie, Afrique, Amérique du Sud et Caraïbes). Le colonel Louis-Henri Fourgeoud notamment est connu pour avoir mené entre 1763 et 1778 de nombreuses expéditions punitives contre des esclaves révoltés à Berbice (Guyana) et au Suriname. Quatre à cinq mille Suisses s'engagèrent, généralement comme soldats, dans la Compagnie néerlandaise des Indes orientales (VOC, fondée en 1602), présente au cap de Bonne-Espérance, à Ceylan (Sri Lanka) et dans les Indes orientales (Indonésie). L'exemple du Glaronais Jakob Steinmüller illustre à quel point le service dans la VOC pouvait être lucratif, à condition de survivre. Après 18 ans de service en Afrique du Sud et à Java, Steinmüller rentra en 1759 à Glaris et y acquit la bourgeoisie avec la fortune qu'il avait amassée dans les colonies. La VOC ne recrutait toutefois pas uniquement sur une base individuelle. En 1781, elle conclut une capitulation privée avec le Neuchâtelois Charles-Daniel de Meuron. D'abord stationné au cap de Bonne-Espérance, puis transféré à Ceylan, le régiment de Meuron passa au service de la Compagnie britannique des Indes orientales (BEIC, fondée en 1600 et nommée Compagnie anglaise des Indes orientales jusqu'en 1707) lors de l'invasion des Pays-Bas par la France durant l'hiver 1794-1795. Après avoir participé en 1799 à la quatrième guerre de Mysore (Mysuru) en Inde, le régiment fut envoyé en 1806 à Malte, puis en 1813 au Canada, où il fut dissous en 1816. 

Camp du régiment de Meuron à Chindadrepettah. Aquarelle, vers 1796 (Musée d'ethnographie, Neuchâtel).
Camp du régiment de Meuron à Chindadrepettah. Aquarelle, vers 1796 (Musée d'ethnographie, Neuchâtel). […]

L'Angleterre constitua un débouché important pour les mercenaires suisses, qui entrèrent au service de la BEIC dès les années 1750. Le diplomate bâlois Lukas Schaub recruta quatre compagnies régulières et une compagnie d'artillerie pour la BEIC. Entre 1751 et 1754, 518 mercenaires, pour la plupart suisses ou allemands, furent envoyés en Inde. Ils furent rejoints en 1757 par quatre régiments suisses recrutés par le Genevois Georges Jacques Marc Prevost pour le compte du régiment Royal Américain. Durant la guerre de Sept Ans (1756-1763), les Confédérés furent nombreux parmi les supplétifs issus d'Europe continentale et aidèrent la BEIC à s'imposer face aux ennemis indiens et français. Certains Suisses accédèrent à des postes importants au sein de la BEIC et accumulèrent une fortune considérable, notamment grâce au pillage. Le commandant Jean François Paschoud, artilleur au Bengale dès 1757, acheta en 1760 la seigneurie de Daillens avec le butin de guerre qu'il avait amassé en Inde. Le colonel Daniel Frischmann pour sa part revint à Bâle en 1770 après avoir acquis d'importantes richesses. 

Maquette de frégate du type «Indiaman» de la Compagnie britannique des Indes orientales. Angleterre, vers 1780-1790, 223 x 59 x 210 cm (Château de Morges, Musée militaire vaudois, Inv. 1005026) © 2017 Photographie Julie Masson, Montreux.
Maquette de frégate du type «Indiaman» de la Compagnie britannique des Indes orientales. Angleterre, vers 1780-1790, 223 x 59 x 210 cm (Château de Morges, Musée militaire vaudois, Inv. 1005026) © 2017 Photographie Julie Masson, Montreux. […]

Au XVIIIsiècle, l'Amérique du Nord constitua un autre théâtre de guerre pour les mercenaires suisses au service de l'Angleterre. Henri Louis Bouquet par exemple, au service des Pays Bas et de la Savoie durant de nombreuses années, rejoignit en 1756 le régiment Royal Américain pour combattre les Français et leurs alliés indigènes dans la guerre de Sept Ans. Peu avant sa mort en 1765, il fut nommé général de brigade et commandant des colonies du sud. Le parcours de Frédéric Haldimand, originaire d'Yverdon, fut semblable. Après avoir combattu dans les armées prussienne et néerlandaise, il intégra en 1756 le régiment Royal Américain, où il fut l'adjoint de Bouquet. 

La France recourut aussi à des mercenaires suisses pour servir dans ses colonies. En 1564, l'officier Diebold von Erlach atteignit le continent américain avec une expédition française. Contrairement aux compagnies de commerce néerlandaises et anglaises, celles de la France recrutaient peu de mercenaires étrangers à leur début. Après la conclusion d'une capitulation entre Franz Adam Karrer et le ministre français de la marine, un régiment suisse complet traversa pour la première fois l'Atlantique à la demande de la France. Le régiment Karrer fut notamment stationné à Louisbourg au Canada, puis principalement dans les Caraïbes en Martinique et à Saint-Domingue (où se trouvait également Charles-Daniel de Meuron, mentionné plus haut). Placé sous le commandement du colonel Franz Josef von Hallwyl en 1752, le régiment fut dissous en 1763. Dans les dernières décennies du XVIIIe siècle, Jean Samuel Guisan acquit également une certaine notoriété en Amérique du Sud. Emigré au Suriname en 1769, il gravit les échelons dans la plantation esclavagiste de son oncle, où il devint directeur des constructions agricoles. En 1777, il entra au service de France dans les troupes coloniales en Guyane française voisine, où il fut capitaine d'infanterie et ingénieur en chef responsable des travaux hydrauliques et agraires.  

Au XIXe siècle, les changements structurels s'accélérèrent dans le marché du mercenariat. Les deux plus grandes armées employant des mercenaires, la Légion étrangère française et l'armée royale des Indes néerlandaises (Knil), profitèrent de la dissolution de la plupart des régiments confédérés stationnés en Europe. Ainsi, la Légion étrangère, fondée en 1831, recruta des mercenaires suisses récemment démobilisés. Forts de leur expérience militaire, de nombreux officiers montèrent rapidement en grade, tel Christoph Anton Stoffel, qui fut probablement le premier commandant de la Légion. Durant les 130 années qui suivirent, elle fut le principal employeur de mercenaires suisses. Selon des estimations récentes, quelque 30'000 à 40'000 Suisses servirent dans la Légion étrangère française entre 1831 et 1960. Déployés de l'Europe au Mexique, en passant par l'Algérie, Madagascar et l'Indochine (Vietnam), ils contribuèrent à l'expansion et à la défense des colonies françaises. 

Portrait et lettre de Josef Arnold Egloff. A gauche: photographie de Robert Ziegler & Co., Harderwijk, 1889; à droite: manuscrit, 2 février 1894 (Archives sociales suisses, Zurich, fonds Johann Arnold Egloff).
Portrait et lettre de Josef Arnold Egloff. A gauche: photographie de Robert Ziegler & Co., Harderwijk, 1889; à droite: manuscrit, 2 février 1894 (Archives sociales suisses, Zurich, fonds Johann Arnold Egloff). […]

Il en alla de même pour les troupes présentes dès 1816 dans les colonies néerlandaises de l'actuelle Indonésie. De nombreux Suisses s'enrôlèrent dans la Knil après l'annonce en 1829 de la dissolution des régiments confédérés stationnés en Hollande. En 1829, par exemple, un navire transportant des soldats quitta l'Europe en direction de Java avec 170 mercenaires suisses à son bord. Dans les années 1850, 240 mercenaires de la British Swiss Legion, recrutés pour la guerre de Crimée (1853-1856), où ils ne furent toutefois jamais déployés, rejoignirent la Knil tout comme quelque 1200 soldats des régiments suisses à Naples. De nombreux Confédérés participèrent en 1860 à des mutineries contre leurs supérieurs néerlandais à Java. Le gouvernement hollandais suspendit par la suite le recrutement de Suisses, qui reprit toutefois en 1866. Jusqu'au début de la Première Guerre mondiale, quelque 7600 mercenaires helvétiques avaient combattu dans les colonies néerlandaises. Les soldats suisses furent moins nombreux en Egypte et dans l'Etat indépendant du Congo. Deux cent quarante Confédérés appartinrent à la garde européenne du khédive Tawfiq Pacha (1882) et 15 à la Force Publique du roi des Belges Léopold II (1889-1908). 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, seuls quelques mercenaires suisses étaient présents à l'étranger, notamment dans la Légion étrangère française durant les guerres d'Indochine (1946-1954) et d'Algérie (1954-1962). 

Aspects démographiques, économiques, sociaux et culturels

Il est extrêmement difficile de déterminer le poids de l'émigration militaire, en dépit des certitudes longtemps avancées par certains chercheurs. Selon Wilhelm Bickel (1947), il y aurait eu entre 900'000 et 1,1 million de soldats suisses ayant servi à l'étranger du XVe siècle à 1850; Vallière allait jusqu'à deux millions. Une approche critique basée sur des réalités comptables et non sur les effectifs prévus par les capitulations, conduisit à une sensible réduction (travaux de Markus Mattmüller). On sait maintenant que les effectifs réels des unités capitulées étaient très souvent inférieurs au vœu exprimé dans les capitulations, et que les troupes «suisses» comprenaient une forte proportion d'étrangers, pouvant dépasser 50%.

Départ du Soldat Suisse et Retour du Soldat Suisse dans le Pays, vers 1780. Gravures aquarellées de Sigmund Freudenberger, 29,4 x 32,4 cm (Bibliothèque nationale suisse, Berne, Collection Gugelmann).
Départ du Soldat Suisse et Retour du Soldat Suisse dans le Pays, vers 1780. Gravures aquarellées de Sigmund Freudenberger, 29,4 x 32,4 cm (Bibliothèque nationale suisse, Berne, Collection Gugelmann). […]

L'impact démographique de l'émigration militaire, a priori conçue par les intéressés comme temporaire, est difficile à cerner. Si le nombre de mercenaires, saisi à l'échelle d'une région assez vaste ou d'un canton, pour la fin du XVIIe et le XVIIIe siècle, ne dépassait pas quelques pourcents de la population totale, ses effets microrégionaux pouvaient être sensibles. La relativisation du nombre des départs en fonction de celui des hommes en âge de servir, économiquement les plus actifs et en âge de procréer, le démontre. A la perte sèche consécutive aux départs s'ajoutaient l'effet des absences temporaires sur la natalité et un déséquilibre dans la répartition sexuelle de la population, qui augmentait le nombre des femmes célibataires et poussait à l'émigration féminine. Ainsi le service étranger constitua un frein réel à la croissance démographique.

Les retombées économiques du service étranger en Suisse pouvaient se saisir à plusieurs niveaux. Les souverains demandeurs de mercenaires octroyaient aux autorités des cantons accordant le recrutement des privilèges dans le commerce lucratif du sel et des avantages douaniers (douanes), ainsi que des pensions qui profitaient considérablement au finances publiques. Ce type de prestation pouvait se doubler de pensions privées, accordées aux intervenants haut placés dans la négociation. Instaurée au XVe siècle, la pratique des pensions se généralisa au XVIe et les montants augmentèrent, les sommes versées pouvant représenter, surtout dans les petits Etats à landsgemeinde, une part importante du budget cantonal. L'importance des pensions comme source de revenu pour les élites diminua toutefois au XVIIIe siècle avec la croissance des rentrées fiscales. Dans certains cas, le versement régulier de pensions privées finança encore au milieu du XIXe siècle de longues carrières politiques, notamment chez Louis Wyrsch et Franz Josef Michael Letter, qui avaient tous deux servi dans les colonies. Bien que nettement inférieures par rapport aux siècles précédents, les pensions pouvaient aussi améliorer les conditions de vie des mercenaires d'origine modeste, enrôlés dans les armées coloniales. 

Quant aux officiers, leurs espoirs de gain étaient aléatoires, dépendant, pour les capitaines propriétaires de compagnie, de leur aptitude à gérer l'unité, des conditions de la capitulation, mais aussi de l'utilisation de la compagnie et des capacités financières du commanditaire. Aux XVIe et XVIIe siècles, si les enrichissements spectaculaires étaient rares, la situation était relativement favorable. Elle commença à se dégrader dès la fin du XVIIe siècle, alors que le coût du recrutement augmentait, que la désertion se banalisait, que les pertes en hommes sur les champs de bataille croissaient et que le contrôle financier du commanditaire se précisait. La dégradation de la situation financière des entrepreneurs militaires, dont beaucoup étaient fortement endettés, est une caractéristique du XVIIIe siècle. Seuls quelques officiers supérieurs pouvaient encore s'enrichir, alors qu'aux siècles précédents, le service étranger était à l'origine de l'aisance de maintes familles. Les officiers subalternes avaient de plus en plus de peine à s'en sortir sans l'aide de leur famille; pour obtenir de l'avancement, ils devaient en outre souvent disposer d'appuis, de réseaux d'influence et de moyens financiers. D'autres motivations, telles que la volonté d'acquérir une influence politique et de mener un style de vie nobiliaire, justifièrent toutefois le maintien d'une tradition de service. 

La misère de la condition des simples soldats et de leurs proches était patente au XVIIIe siècle lorsque la valeur réelle de la solde régressa sensiblement, ce qui contrastait avec la situation antérieure. Les retenues sur la solde ou sur la prime d'engagement (Handgeld) se multiplièrent et il ne fut plus possible de faire des économies en vue du retour au pays. La dégradation salariale conduisit à un déclassement économique et entraîna une diminution des engagements, d'autant que les possibilités de revenu se multipliaient au pays. Jusqu'à la fin du XVIIe siècle, le service étranger contribua à réduire le surpeuplement relatif de la Suisse et influença la formation du revenu national, malgré des rentrées financières directes plutôt modestes.

Les retombées sociales de la migration militaire furent nombreuses, tant en Suisse que dans les différents lieux où les mercenaires étaient stationnés. Alors que l'on réfléchissait en Suisse et en Europe, dès le milieu du XIXe siècle, aux modalités d'une guerre juste entre nations dites «civilisées», le quotidien de la population des colonies était marqué jusqu'au milieu du XXe siècle par des excès de violence, auxquels participèrent aussi des mercenaires suisses. Souvent incapables de faire la distinction entre belligérants et population civile, les armées coloniales recouraient à la tactique de la terre brûlée pour priver les communautés rebelles de leurs moyens de subsistance. Tout comme les prisonnières et prisonniers de guerre, de nombreux civils furent exécutés sans procès.

Dans les colonies, la vie familiale était régie par d'autres règles qu'en Europe. Loin du contrôle social exercé par leur milieu d'origine, de nombreux mercenaires vivaient en concubinage avec des femmes indigènes, surtout dans les colonies d'Asie du Sud-Est. Outre leur rôle de médiatrices culturelles, ces dernières étaient chargées du ménage, s'occupaient des enfants et soignaient les soldats quand ils étaient malades. Cette pratique perdura jusqu'au XXe siècle dans les Indes orientales néerlandaises et en Indochine. 

La Place de l’Arsenal à Berne. Gravure de Rio Casatta, rehaussée à l’aquarelle par C. Escher, vers 1824 (Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Gr.A.16).
La Place de l’Arsenal à Berne. Gravure de Rio Casatta, rehaussée à l’aquarelle par C. Escher, vers 1824 (Bibliothèque de la Bourgeoisie de Berne, Gr.A.16). […]

L'intégration des soldats helvétiques dans le marché global du mercenariat laissa également des traces en Suisse. Les officiers issus du patriciat tissèrent un réseau international à l'étranger, où ils adoptèrent des comportements aristocratiques et apprirent diverses langues (français, anglais, espagnol ou néerlandais). De retour en Suisse, ils consolidèrent leur position sociale et leurs privilèges grâce à leur réseau et à leurs compétences. Les mercenaires qui n'appartenaient pas à la bourgeoisie, paysans ou ouvriers, diffusèrent aussi dans leurs milieux respectifs des comportements urbains et des habitudes prises dans les colonies, telles que la fumée du tabac. Ils ramenèrent également des objets exotiques et revinrent parfois avec des enfants illégitimes. Les soldats et officiers rentrés en Suisse transmirent en outre à leur entourage une vision du monde et des savoirs coloniaux, qui prônaient une hiérarchisation des humains basée sur l'appartenance à une «race».

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Liens

Suggestion de citation

Philippe Henry; Philipp Krauer: "Service étranger", in: Dictionnaire historique de la Suisse (DHS), version du 31.10.2023, traduit de l’allemand. Online: https://hls-dhs-dss.ch/fr/articles/008608/2023-10-31/, consulté le 21.04.2024.