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Lecture

La recherche française récente tend de plus en plus à considérer que la lecture, comme l'écriture (civilisation de l'écrit), est une technique culturelle se traduisant concrètement par des activités de lecture individuelle ou collective (lectures publiques, récitations, représentations), quand bien même on n'en a que de rares preuves historiques. La condition préalable à la lecture individuelle est évidemment la capacité de lire (Alphabétisation), savoir qui doit être entretenu avec continuité. Le nombre des lecteurs réguliers a toujours été inférieur à celui des personnes sachant lire. On estime que, vers 1500, seuls 2% de la population de l'Allemagne étaient de grands lecteurs. Des chiffres similaires sont valables pour la Suisse (4% vers 1600, à peine plus vers 1700). Ces études se basent sur le matériel de lecture lui-même, notamment les livres, les almanachs, la presse, les illustrations, les biographies et les autobiographies, les présentations littéraires, les sondages scolaires, les textes pédagogiques et, à partir des années 1880, les enquêtes sociologiques.

La machine à lire ou roue à livres, illustration dans l'ouvrage d'Agostino Ramelli Le Diverse Et Artificiose Machine, Paris, 1588, p. 317 (Bibliothèque nationale suisse).
La machine à lire ou roue à livres, illustration dans l'ouvrage d'Agostino Ramelli Le Diverse Et Artificiose Machine, Paris, 1588, p. 317 (Bibliothèque nationale suisse). […]

Au Moyen Age, la lecture en public jouait un rôle essentiel pour le pouvoir, la politique et le droit. C'est par ce biais que les sujets étaient informés, puisque la majeure partie de la population ne savait pas lire. La lecture à haute voix de textes juridiques, par exemple des coutumes locales (Offnungen) par le détenteur du pouvoir, avait une grande importance; le terme Offnung implique en effet la proclamation publique qui s'ajoutait à la consignation par écrit. Dans les couvents, on distinguait trois formes de lecture des textes sacrés: la lecture silencieuse (in silentio), celle murmurée à voix basse et celle à voix haute. La deuxième accompagnait la méditation et servait en même temps à apprendre le texte par cœur. Les trois formes jouèrent un rôle dans les diverses couches sociales du pays jusqu'en 1800. Puis la lecture individuelle à voix basse ou à voix haute, et un peu plus tard la lecture collective, furent remplacées par la lecture individuelle silencieuse. La lecture individuelle à haute voix se maintint jusqu'à la fin de l'Ancien Régime dans les écoles, où l'enseignement était individualisé; puis, lorsqu'il devint simultané, le maître s'adressant à plusieurs élèves à la fois, seules la lecture commune à haute voix ou la lecture personnelle en silence furent admises. La justification de la lecture individuelle à voix haute était de faire apprendre par cœur les textes enseignés, pour la plupart religieux, en particulier des parties de la Bible, le catéchisme, les psaumes, les cantiques, le savoir et la simple reproduction des mots étant ainsi placés sur le même pied. La proximité de la prière et de la lecture permettait aussi d'assimiler la seconde à une "œuvre vocale", à la différence de la prière individuelle muette et méditative ("œuvre mentale"). En outre, chez des lecteurs peu entraînés, la lecture à haute voix était d'un grand secours pour la compréhension. Le corps participait en effet de manière perceptible à ces exercices de lecture astreignants.

On admet que, jusque vers 1800, la maîtrise de la lecture était réduite dans une partie prépondérante de la population suisse. La plupart du temps, seul un petit nombre des membres d'une famille était capable d'écrire et de faire la lecture avec aisance. Il s'agissait souvent des enfants ou des adolescents, de plus en plus scolarisés. La lecture à haute voix, qui n'impliquait pas une alphabétisation générale, fut une étape transitoire importante pour passer du texte parlé au texte écrit. Cette appréhension semi-littéraire laissait place aux questions, aux réflexions et aux explications des auditeurs, pendant et après la lecture, et venait en quelque sorte au secours du processus individuel de compréhension. Des exemples d'enfants et d'adolescents lisant à des adultes sont attestés en Suisse dans les régions tant catholiques que protestantes. Les lectures collectives disparurent dans le courant du XIXe s. en raison de l'augmentation du nombre de personnes sachant lire. En outre, l'assouplissement des structures communautaires traditionnelles (notamment le village, la corporation, la famille) qui suivit l'industrialisation détruisit l'illusion d'un savoir commun s'exprimant à travers la lecture collective. Celle-ci ne disparut cependant jamais entièrement; elle joue toujours un rôle important en famille, à l'école et dans les médias (radio, télévision); on parle alors d'oralité secondaire. Depuis la fin du XXe s., les livres sonores (cassettes ou autres supports) ont pris de plus en plus d'importance.

Les chercheurs distinguent lecture intensive et lecture extensive, la première, historiquement plus ancienne, consistant à relire à de multiples reprises un nombre réduit de textes religieux ou liturgiques (Bible, ouvrages de dévotion). C'est ainsi que le Bâlois Christoph Burckhardt, premier prévôt des corporations, lut la Bible dix-huit fois entre 1687 et 1705, année de sa mort. La lecture extensive suppose, elle, une consommation toujours renouvelée de textes différents. Le passage de l'une à l'autre se fit en Suisse dans la seconde moitié du XVIIIe s. Les facteurs qui le favorisèrent furent la scolarisation en passe de devenir obligatoire, la nouvelle norme culturelle (chacun doit savoir lire et écrire), l'information passant désormais par le canal de l'écrit, les imprimés, notamment les almanachs et, depuis 1830, les journaux et les revues, supports dont on considère qu'ils ont permis cette mutation. Les journaux (hebdomadaires à l'origine) étaient par exemple régulièrement lus.

Avec le recul de la lecture intensive au XVIIIe s., la carence en ouvrages pour le peuple devint manifeste. A côté de l'achat, qui restait exceptionnel en raison du prix élevé des livres dû à une demande croissante, se développèrent sur le plan privé le prêt de livres, leur propriété collective avec répartition des droits d'utilisation ou encore le marché d'occasion à des prix plus avantageux. Pour sa part, la bourgeoisie ouvrit des cercles ou des sociétés de lecture afin de partager les frais. Simultanément apparurent dans les villes des cabinets de lecture et des bibliothèques de prêt (Bibliothèques) qui mettaient à disposition des ouvrages sur une base commerciale. Au XIXe s., et en particulier après 1850, un grand nombre de bibliothèques publiques ou semi-publiques à but non lucratif s'ouvrirent en Suisse. Cette densité masque toutefois souvent la modestie des assortiments (entre 200 et 300 livres).

La salle de lecture de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg. Photographie de Jacques Thévoz, 1954 © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg, Fonds Jacques Thévoz.
La salle de lecture de la Bibliothèque cantonale et universitaire de Fribourg. Photographie de Jacques Thévoz, 1954 © Bibliothèque cantonale et universitaire Fribourg, Fonds Jacques Thévoz.

Le changement dans les habitudes de lecture au XVIIIe s., tout particulièrement l'évolution vers la lecture extensive, transparaît également dans la production livresque; c'est d'une part l'explosion des belles-lettres, accompagnée d'un recul de la littérature religieuse, d'autre part celle de la littérature scientifique et spécialisée, surtout lue par les hommes (maisons d'édition). A partir de la fin du XVIIIe s., les instituteurs et les éducateurs tentèrent de freiner la lecture extensive en constante augmentation, y voyant une dépendance; les bibliothèques publiques furent considérées comme des instruments de contrôle particulièrement adéquats. Ce n'est qu'avec la concurrence des nouveaux médias (radio, film, télévision), dès les années 1950, que la lecture devint une valeur fondamentale et qu'on se mit à l'encourager. Comme activité de loisir, instrument de formation continue et outil d'information (journaux), elle demeure importante. La proportion de lecteurs réguliers reste étonnamment constante, tournant autour de 20%. L'internet favorise une forme de lecture plus ponctuelle et fragmentée. La lecture d'ouvrages d'imagination comme facteur d'identification est-elle de ce fait repoussée à l'arrière-plan? C'est là l'objet de la recherche actuelle.

Sources et bibliographie

  • E. Schön, Der Verlust der Sinnlichkeit, 1987
  • B. Spörri, Studien zur Sozialgeschichte von Literatur und Leser im Zürcher Oberland des 19. Jahrhunderts, 1987
  • P.H. Kamber, «Lesende Luzernerinnen», in Frauen in der Stadt, éd. A.-L. Head-König, A. Tanner, 1993, 135-162
  • R. Bonfil et al., Hist. de la lecture dans le monde occidental, 1997 (ital. 1995)
  • A. Clavien, F. Vallotton, éd., Figures du livre et de l'édition en Suisse romande (1750-1950), 1998
  • A. Manguel, Une hist. de la lecture, 1998 (angl. 1996)
  • B. Franzmann et al., éd., Handbuch Lesen, 1999
  • A. Messerli, Lesen und Schreiben 1700 bis 1900, 2002