de fr it

Famille

Les études sur la famille (au sens actuel du terme et non à ceux de la gens romaine, du lignage ou du clan médiévaux) sont nées, dans les années 1960, d'une double interrogation. La première est provoquée par ce que certains ont décrit comme une "crise de la famille", caractérisée par une baisse de la nuptialité et de la fécondité par rapport à l'entre-deux-guerres. La seconde est celle d'une discipline nouvelle, la démographie historique qui, par la technique de la reconstitution des familles, a permis de cerner la formation du couple et sa fécondité, la structure familiale et la place des enfants dans le couple (Enfance). Les historiens ont répercuté cet intérêt là où les sources le permettaient. Les approches les plus fécondes ont porté sur le lien entre famille et protoindustrie, ville et mentalités.

Moyen Age et Temps modernes

Le concept de famille

Au Moyen Age, les conditions de vie favorisent les communautés familiales (Familia, Maisonnée, Parenté). Le nouveau couple forme rarement un établissement autonome. Il s'installe normalement dans la maison des parents de l'un des conjoints, reste sous l'autorité de la génération des pères et travaille dans l'intérêt commun et pour le maintien du patrimoine. L'intégration du gendre ou de la belle-fille reste imparfaite tant qu'il n'y a pas d'enfant.

A l'époque moderne, les solidarités lignagères s'affaiblissent. L'éclatement du groupe domestique au profit de la communauté des époux traduit à la fois un changement de mentalité et une transformation des modes de vie, évolution que les normes juridiques ne reflètent pas toujours. On le constate avec le choix du régime matrimonial. Dans certaines régions, l'union conjugale compte moins que la communauté familiale et le souci de préserver l'intégrité du patrimoine l'emporte sur celui d'associer l'épouse aux acquêts du ménage. La Suisse connaît une grande variété de régimes matrimoniaux qui reflètent les priorités de la société, soit la séparation des patrimoines des deux conjoints, soit la communauté universelle, soit le patrimoine commun. La priorité donnée à la parenté plutôt qu'au conjoint se perçoit aussi dans l'usage, qui survit jusqu'au début du XIXe s. dans certains cantons, de n'accorder au conjoint survivant que des droits très restreints, voire nuls, dans la succession du prédécédé lorsque l'union a duré moins d'un an et un jour et qu'il n'y a pas d'enfants.

Devoirs et obligations familiales

Au Moyen Age et durant l'Ancien Régime, l'inégalité règne dans les rapports intrafamiliaux: pouvoir du père, soumission et obéissance de l'épouse, respect et obéissance des enfants (Droit familial). Les attributs de la puissance paternelle sont nombreux et l'intérêt de la famille prime les souhaits individuels: autorité sans partage du pater familias, gestion non partagée du bien familial qui implique une dépendance économique des enfants même adultes et un pouvoir de décision important quant à leur avenir. C'est au père aussi qu'incombe la responsabilité de l'honneur de la famille: il dispose donc de prérogatives étendues en matière de contrôle des siens, associé au droit de correction qui englobe le châtiment physique, ce qui explique la tolérance de la société d'alors envers la violence conjugale et familiale. Ce droit peut inclure, là où existe la liberté testamentaire, l'exclusion d'une partie des biens de la succession, voire l'exhérédation totale (Droit successoral). L'autorité paternelle constitue un gros obstacle à une cohésion étroite de la famille, d'autant plus que les obligations des enfants sont nombreuses (par exemple obligation de prise en charge et d'entretien de leurs parents âgés, Prévoyance vieillesse) et leurs droits restreints (autorisation nécessaire pour se marier dans de nombreuses régions suisses, Empêchements au mariage).

Deux facteurs ont toutefois contribué à modifier les relations au sein de la famille, la vision qu'ont eue les réformateurs du mariage et de sa finalité et les transformations consécutives au développement de l'industrie. Pour les réformateurs, le mariage signifie une responsabilité partagée entre les époux et une revalorisation de l'épouse dans le ménage, même si sa position légale reste inférieure. Le père de famille doit diriger la famille d'une main juste et son autorité doit exclure toute tyrannie. Ces préoccupations expliquent les mesures prises par les autorités séculières dès la seconde moitié du XVIe s. pour réduire l'arbitraire parental et l'influence indue des parents sur le choix du conjoint de leurs enfants, et un certain succès des épouses qui dénoncent un mari violent auprès des consistoires protestants. L'industrialisation des campagnes aux XVIIe et XVIIIe s. a modifié, par son offre de travail, les relations familiales entre les conjoints - puisque l'épouse contribue au revenu familial - et par rapport aux enfants. Elle a entraîné pour ceux-ci une émancipation de fait du pouvoir parental en raison de leur indépendance économique accrue qu'a encore accentué le manque de temps des parents pour leur progéniture. Ces facteurs expliquent, dans les régions qui s'industrialisent, la multiplication des injonctions pastorales réitérant l'obligation faite aux enfants non mariés de continuer à vivre au domicile de leurs parents, de leur remettre leur salaire et de les entretenir lorsqu'ils vieillissent et sont incapables de subvenir à leurs besoins.

Le cycle de vie familial

Il est marqué sous l'Ancien Régime par une grande instabilité et de nombreuses incertitudes. Les couples ne sont en effet que partiellement maîtres de la vitesse de constitution et de la taille de la famille, de leur fécondité, et la mortalité modifie fréquemment la structure de la famille, influençant la durée de l'union conjugale et le remariage. Par ailleurs, les nécessités économiques imposent de bonne heure la dispersion des membres de la famille, exception faite de la famille protoindustrielle. Dans les couches populaires, les parents doivent se séparer de leurs enfants qui entrent en service ou en apprentissage (à 13-15 ans) ou s'engagent au service étranger (dès 16 ans). Les jeunes garçons issus des milieux de la bourgeoisie urbaine complètent leur éducation et leur formation hors de chez eux. Aux âges adultes, la mobilité s'impose lorsque les enfants d'un couple ne peuvent fonder un foyer et se reproduire sur place.

La taille de la famille

Même en l'absence de contrôle des naissances, la taille des familles diffère fortement selon les communautés et les régions. La dimension de la famille est déterminée par l'âge au mariage, qui dépend des occasions d'emploi et d'accès à la terre, l'allaitement des nourrissons, la mortalité et les pratiques de cohabitation des époux. Ce dernier facteur explique en partie la perception d'une fécondité accrue des couples par les contemporains de la protoindustrialisation, les nouvelles activités ayant permis, au XVIIIe s., une plus grande sédentarisation de la population, notamment masculine. Il y a donc une moindre absence des hommes mariés du foyer conjugal, ce qui se traduit par un plus grand nombre de naissances durant le mariage. La double influence de la mortalité sur la durée de l'union et sur la survie infantile et enfantine explique aussi les disparités de taille que l'on constate.

"La veillée dans l'Oberhasli, Canton de Berne". Aquatinte coloriée de Franz Niklaus König, 1803 (Musée historique de Lausanne).
"La veillée dans l'Oberhasli, Canton de Berne". Aquatinte coloriée de Franz Niklaus König, 1803 (Musée historique de Lausanne). […]

La conjoncture, les activités économiques, la confession, le milieu (urbain ou rural) et l'appartenance sociale exercent une influence déterminante sur le nombre d'enfants d'une famille. Premier constat, les familles catholiques rurales ont un nombre moyen d'enfants souvent plus élevé que les familles protestantes, mais surtout elles comptent une proportion plus importante de grandes familles: une famille sur cinq a plus de dix enfants (22,5% à Näfels, pour les familles formées entre 1731 et 1760, 21,6% à Triengen, 1786-1815), tandis que dans le monde protestant, la proportion varie entre une famille sur six et une famille sur douze (12,7% à Vallorbe, 1639-1729, Mollis 13,3% 1731-1760). A âge au mariage égal, les familles protestantes dites complètes (dans lesquelles le couple est toujours marié lorsque la femme est ménopausée) ont toujours moins d'enfants que les familles catholiques complètes (6,1 enfants par famille pour les femmes mariées entre 20 et 24 ans à Langnau im Emmental, 1720-1763, mais 9,7 à Urseren, 1701-1750).

Deuxième constat, la taille de la famille peut dépendre de la valeur économique que représente l'enfant, notamment dans le secteur protoindustriel du textile, où les enfants peuvent être associés dès leur plus jeune âge à la production familiale, de sorte que les parents ne cherchent pas à diminuer leur descendance. A âge au mariage égal, les familles protestantes dites complètes de Glaris et d'Appenzell, régions tôt industrialisées, ont plus d'enfants que celles de l'Emmental et du Jura, phénomène que confirme leur moindre proportion de familles de taille réduite (0-4 enfants).

Troisième constat, la différence énorme entre le monde rural (chiffres ci-dessus) et le monde urbain. Les familles de la ville de Lucerne ont 4,5 enfants en moyenne à la fin du XVIIIe s., celles de Genève, dans la seconde moitié du XVIIIe s., 3,7 enfants. Près de 45% des familles lucernoises ont 0-3 enfants, cette proportion atteint 54% à Genève dans les années 1745-1772. C'est là l'expression d'un contrôle de la fécondité qui se répand dès le XVIIe s. et que l'on constate aussi dans la ville de Zurich. Il traduit une conception différente de la famille, qui privilégie l'éducation, la formation et une gestion prudente du patrimoine, et qui se répand d'abord dans les couches supérieures de la population urbaine.

XIXe-XXe siècles

Les changements survenus dans l'univers familial depuis le XIXe s. s'inscrivent dans l'ensemble des transformations structurelles liées à l'industrialisation et l'urbanisation, les plus importantes étant l'augmentation de la consommation préalable à la baisse de la mortalité, la baisse de la mortalité des enfants qui entraîne le déclin de la fécondité, la diminution des activités agricoles au profit d'une économie de marché urbaine-industrielle, avec la division, la spécialisation et la monétarisation du travail. Interviennent également l'augmentation rapide de l'instruction et du travail féminin salarié, l'amélioration du statut de la femme (Egalité féminine), la mobilité géographique. Devant ces transformations, l'ancien système familial se désagrège: l'importance de la parenté diminue, la famille se replie sur elle-même, la valeur économique et sociale des enfants se modifie et le mariage est davantage axé sur le couple.

Une parenté réduite

Le discours commun a volontiers tendance à identifier la famille ancienne à une grande famille rassemblant plusieurs générations, enserrée dans un vaste réseau de parenté, les nombreux enfants et l'étroitesse du marché matrimonial multipliant les cousinages. Il n'en est rien, et pour deux raisons: d'une part, un ensemble de facteurs (âge au mariage, rupture d'union, remariages, pratique d'allaitement, stérilité) limitait le nombre de naissances par couple, d'autre part la mortalité réduisait considérablement le réservoir de parenté. Au XIXe s. et jusqu'en 1870, on comptait en moyenne quatre à cinq naissances par mariage, la descendance nette se chiffrant, en raison du célibat féminin, à quatre enfants. Les exemples de Bagnes (commune de montagne sans limitation des naissances, catholique) et de Fleurier (village horloger limitant les naissances, protestant), régions que tout oppose, montrent que dans les deux cas les familles nombreuses étaient devenues l'exception (6% ont eu plus de dix enfants, 0,6% douze enfants et plus).

Quant à l'étendue de la parenté sur laquelle la famille pouvait s'appuyer dans la société rurale, où toute l'organisation sociale - travail, résidence, alliance, solidarité - était réglée par les groupes de parenté, il ressort d'une étude concernant la commune genevoise de Jussy vers 1800 que la famille proche (parents et grands-parents, frères et sœurs et leurs conjoints) comprend lors du mariage d'ego (l'individu étudié) 5,6 personnes, et la famille étendue aux oncles et tantes, neveux et nièces, cousins et cousines germains et leurs conjoints, 20 personnes. Pour deux tiers des individus, la famille restreinte est composée de 4 à 8 personnes; 74% des individus ont à leurs noces au moins un parent et 38% encore leurs père et mère. La famille éloignée peut être de grande taille, jusqu'à 67 personnes. Mais dans les deux tiers des cas, ce réservoir de parenté se compose de 3 à 25 membres, et on ne trouve qu'une douzaine de cousins germains en moyenne.

Une parenté réduite entourant une cellule familiale stable, dont les générations se chevauchent suffisamment pour assurer sans discontinuité et sans faire appel aux collatéraux la transmission patrimoniale et la reproduction sociale, ne correspond pas à l'image que nous nous faisons de la parenté dans la société paysanne. Pourtant, hier comme aujourd'hui, c'est dans le cadre de la famille restreinte que se regroupe l'essentiel des fonctions d'aide, de soutien et d'échanges affectifs. A Jussy, parents, grands-parents, frères et sœurs, étaient aptes à jouer ces rôles. La coexistence durant quinze ou vingt ans de deux générations d'adultes permettait d'associer les forces de travail si besoin était: trois quarts des enfants avaient encore, lors de leur mariage, un père ou une mère susceptibles d'apporter une aide durant quelques années au moins (en moyenne 11 ans pour les pères, 13 ans pour les mères). Les enfants à leur tour étaient assez nombreux pour fournir à leur père et mère âgés une aide domestique, voire pour se répartir la charge de les recueillir.

Malgré l'âge mûr des époux, les grands-parents eux aussi pouvaient jouer un rôle, non seulement affectif et éducatif dans la prime enfance, mais également dans la socialisation des jeunes enfants et ce, jusqu'à l'âge de 12 ans en moyenne. A 10 ans, 19% des enfants avaient encore un grand-père, un enfant sur cinq une grand-mère, et près de 30% avaient au moins l'un ou l'autre.

La multiplication actuelle des divorces et des séparations fait que de plus en plus d'enfants ne vivent pas avec leurs deux parents biologiques. Vers 1800, à Jussy, à 15 ans, un enfant sur quatre (26,3%) ne cohabitait pas avec ses deux parents: 22,4% vivaient dans une famille monoparentale, 1,2% étaient orphelins de père et de mère et 2,7% appartenaient à une famille recomposée. Ainsi à maints égards, la situation que nous vivons n'est pas nouvelle, même si les causes en sont différentes.

Comme pour la famille paysanne traditionnelle, le groupe domestique de la protoindustrie s'identifie à une unité de production au sein de laquelle toutes les forces valides sont mises à contribution. L'industrialisation des campagnes crée entre les membres de l'unité domestique une solidarité qui les lie entre eux et les sépare en même temps du reste de la collectivité. Car contrairement aux ménages paysans qui plaçaient souvent leurs enfants en service dans d'autres maisonnées - à Langnau im Emmental par exemple, au XVIIIe s., 11% des enfants de moins de 15 ans ne vivaient pas dans leur famille -, le travail à domicile les maintient au foyer (Louage de travail). Mais ce mode de production introduit également une nouveauté sociale dans les rôles au sein du ménage et dans toute l'économie familiale: la répartition du travail entre les sexes n'est plus respectée comme dans l'unité de production agricole. L'accès des femmes à de nouvelles sources de revenu développe dans la vie conjugale des attentes et des exigences nouvelles; l'enfant qui gagne et contribue à son entretien devient plus indépendant, moins soumis à ses parents, la femme s'émancipe de la tutelle matrimoniale. La famille se substitue progressivement à la domus, à la maisonnée, elle se privatise et remet en question l'autorité patriarcale.

L'intimité familiale: un idéal bourgeois

Portrait de la famille Wolfgang-Adam Töpffer. Fusain de Pierre-Louis Bouvier, 1815 (Musée historique de Lausanne).
Portrait de la famille Wolfgang-Adam Töpffer. Fusain de Pierre-Louis Bouvier, 1815 (Musée historique de Lausanne). […]

Ces changements, amorcés dans la seconde moitié du XVIIIe s., sont indissociables de la diffusion des idées sur le droit naturel et de l'importance accordée au sentiment, dont témoignent aussi bien le mouvement saisonnier des mariages, la moindre fréquence et la moindre rapidité des remariages, la montée de l'activité sexuelle hors mariage. C'est autour de la relation mère-nourrisson que se développe à partir de 1750 dans l'Europe des Lumières un nouveau discours sur la famille, dont Rousseau s'est fait le porte-parole. Ce discours est triple: économique, philosophique et médical. L'abondance des hommes est alors une préoccupation majeure des pouvoirs publics qui croient en une dépopulation générale en Europe. La conservation des enfants devient dans ce contexte un problème politique. L'enfant n'est plus considéré comme une charge, il devient un investissement, une valeur pour l'avenir et toutes les forces doivent être mobilisées pour assurer sa survie et en premier lieu celle de la famille. Le discours philosophique s'inscrit dans la même logique; il faut agir sur la cellule de base de la société, valoriser la famille, en faire le lieu d'accomplissement des individus. L'idée de bonheur, si importante dans la philosophie des Lumières, alliée à celles d'égalité et de liberté, doit constituer le fondement du mariage, dont les enfants seront l'épanouissement. La nouvelle philosophie exalte la maternité, l'état le plus enviable qu'une femme puisse désirer, et la responsabilité parentale, dont dépend le bonheur ou le malheur des enfants. Que la femme allaite, qu'elle consacre tout son temps à ses enfants, c'est le bonheur assuré puisqu'elle ne fait, par là, que suivre la loi de la nature. Le discours médical (Auguste Tissot, Avis au peuple sur sa santé, 1760; Jacques Balexert, Dissertation sur l'éducation physique des enfans [sic] depuis leur naissance jusqu'à l'âge de puberté, 1762) s'inscrit tout naturellement dans ce débat, puisque mettre au monde, soigner et conserver les individus devient une priorité pour l'Etat, comme pour le couple. Cette idéologie participe d'une réforme pédagogique qui délègue à la famille la mission d'inculquer les normes de la bourgeoisie, à savoir la modération en toutes choses, le contrôle intériorisé des pulsions, l'utilité sociale. Au cœur du dispositif bourgeois, la famille se définit comme le lieu de l'ordre, porteuse d'un modèle normatif puissant, où se forgent les valeurs nécessaires à l'accomplissement individuel, fruit des vertus morales qui ont été inculquées dès l'enfance.

La législation du XIXe s. est empreinte de cette nouvelle conception de la famille, qui assigne à l'homme le rôle de protecteur et de défenseur et à la femme le devoir d'aide et de compagne. Cette subordination de la femme relève, pour les philosophes et les médecins, de l'ordre de la Nature. L'infériorité naturelle de la femme sur le plan de la force musculaire - sa constitution physique - la destine à être au service de l'homme et de l'enfant. Dans les années 1960 encore, Le livre du soldat remis à chaque recrue ne dira pas autre chose, en affirmant que la femme est d'abord la gardienne du foyer (Rôle des sexes).

En 1881, le droit fédéral proclame le principe de l'égalité des sexes en matière de capacité civile, mais n'émancipe pas la femme qui reste sous la tutelle du mari, notamment pour ce qui est de son droit de disposer librement de son salaire (Droit matrimonial), disposition que confirme, en 1900, Eugen Huber dans son commentaire à l'avant-projet du Code civil.

Jusqu'au début du XXe s., toutes les publications consacrées à la famille et à l'hygiène valorisent à l'extrême le foyer, "sanctuaire domestique", royaume de la femme à qui incombe la responsabilité morale de la famille; le "chez soi" se pare de toutes les vertus. Il faut remarquer que l'on insiste sur la vocation domestique de la femme au moment même où s'élaborent les revendications d'émancipation féminine (Féminisme) et où les conditions démographiques changent. L'étude du cycle de vie de la génération des femmes nées en 1850 montre que sept filles sur dix avaient atteint l'âge au mariage, la première union étant en moyenne conclue à 27,5 ans et une femme sur cinq étant restée célibataire. Environ 14% des unions étaient infécondes. Le nombre moyen d'enfants par femme était de quatre. Lors du mariage de leurs enfants, il restait à ces mères environ 18 années à vivre. Ces femmes avaient consacré entre 15 et 18 ans de leur vie à des fonctions reproductives et à l'éducation de leurs enfants et, pendant trente autres années, avaient pu être occupées à d'autres tâches que des devoirs maternels exigeants en temps. Ce temps libre augmente fortement pour les femmes de la génération 1900 (38 ans et non plus 30), qui ont encore une espérance de vie de 25 ans au moment où leurs enfants se marient. A quoi s'ajoute un nombre plus élevé de femmes célibataires. Or c'est précisément à cette époque qu'est apparue la nécessité de confiner la femme dans sa fonction maternelle, alors que celle-ci occupe moins d'un tiers de sa vie d'adulte et ne concerne que trois femmes sur quatre.

La famille aujourd'hui

La famille n'a pas échappé au mouvement de désocialisation et d'affaiblissement des institutions et des liens d'appartenance dans lequel les sociétés occidentales se trouvent engagées depuis une trentaine d'années. Recul des mariages, montée des divorces, développement des formes de cohabitation, chute de la fécondité, retard des maternités, multiplication des naissances hors mariage, activité professionnelle accrue des mères de famille, prolongation des études et maintien des adolescents au foyer parental témoignent d'un changement radical dans la formation du couple et le fonctionnement des familles. Grâce aux moyens de contraception, la femme a désormais le pouvoir sur la fécondité, elle seule décide. Par ce transfert de pouvoir, nous nous orientons vers une société matrilinéaire privilégiant la relation mère-enfant au détriment du père.

Le mariage a perdu sa signification d'acte fondateur d'une famille. Il apparaît de plus en plus comme une simple formalité, une étape facultative du parcours conjugal qui peut être franchie à n'importe quel moment, où seul est en jeu un commun accord. Que cet accord cesse et l'union n'a plus sa raison d'être. Sa finalité s'est déplacée, elle n'est plus la création d'un foyer et la procréation, mais le bonheur individuel. Les exigences de l'amour semblent incompatibles désormais avec une ingérence de l'Etat.

Les réformes législatives légitiment les conséquences de ce nouvel environnement. L'égalité des conjoints est proclamée, la loi ne sanctionne plus le divorce, il n'est plus fait de distinction entre filiations légitime et illégitime (Illégitimité) et, si le mariage reste aux yeux du législateur la forme légale de l'union d'un homme et d'une femme, certaines dispositions du droit de la famille s'appliquent à l'union libre.

L'enquête suisse sur la famille 1994/95, qui porte sur un échantillon de femmes et d'hommes nés entre 1945 et 1974, rend compte de l'évolution récente et de la situation actuelle des familles et des modes de vie familiaux. Malgré les bouleversements qui l'ont affectée ces trente dernières années, la famille traditionnelle demeure la norme: dans les ménages avec enfant(s), 88% des femmes et des hommes étaient mariés, 7,5% des femmes vivaient sans partenaire, 7,7% en famille recomposée (hommes 8,4%). Au total, 16% des femmes et 18% des hommes vivant avec un partenaire (avec ou sans enfant) n'étaient pas mariés.

En moyenne, plus de neuf personnes sur dix ont vécu principalement avec leurs deux parents jusqu'à l'âge de 15 ans, mais 16% des répondants nés en 1970-1974 ont connu la séparation de leurs parents avant d'avoir 20 ans, contre 5% pour ceux nés entre 1945 et 1949.

Les enfants quittent le foyer parental de plus en plus tard. Plus de 60% des femmes nées avant 1965 avaient déjà quitté leurs parents avant 20 ans, contre 46% pour celles nées entre 1970 et 1974. Les hommes nés entre 1945 et 1954 étaient 41% à avoir quitté la maison avant 20 ans; ils n'étaient que 23% dans les générations récentes. Ce maintien au foyer parental résulte en partie de la prolongation des études, un niveau de formation élevé retardant le départ.

Si la propension à vivre en couple n'a guère changé d'une cohorte à l'autre, les comportements ont profondément évolué. Dans les générations féminines d'après-guerre, 73% des premières unions survenues avant l'âge de 25 ans étaient des mariages sans cohabitation préalable. Cette proportion n'est plus que de 21% dans les générations 1965 à 1969. En vingt ans, le modèle dominant d'entrée en union est passé du mariage direct à l'union consensuelle. Le mariage reste toutefois l'issue la plus fréquente de ces unions: 67% des hommes et 70% des femmes ont officialisé leur première union; 21% des hommes et 20% des femmes se sont séparés, le solde se trouvant toujours en union non maritale lors de l'enquête.

Ces unions commencées hors mariage ont tendance à être fragiles. Après vingt années de vie commune, 27,8% des femmes mariées en 1970-1974 sont séparées, mais elles sont 48,3% lorsque la première union a débuté par une cohabitation et 14,1% lorsqu'elle a commencé par un mariage direct. Par ailleurs, les séparations sont de plus en plus nombreuses durant les premières années d'union. L'âge au moment de la mise en ménage est aussi déterminant; le risque de rupture est plus élevé lorsque la femme est jeune. Parmi les couples formés entre 1980 et 1984, 44% de ceux dont la femme avait moins de 23 ans étaient séparés après dix années, 16,5% lorsque la femme était âgée de 23 ans ou plus.

Ménages familiaux avec enfants 1920-2000
Ménages familiaux avec enfants 1920-2000 […]

Le recul de la fécondité depuis 1964, de 2,7 enfants à environ 1,5 depuis 1978, s'accompagne de naissances de plus en plus tardives. Les femmes qui, au moment de l'enquête, étaient âgées de 45-49 ans avaient eu en moyenne 1,8 enfant: 15,6% n'en avaient eu aucun, 62,6% un ou deux, 15,9% trois et 6% quatre ou plus.

Ménages familiaux selon le nombre d'enfants en 2000
Ménages familiaux selon le nombre d'enfants en 2000 […]

Lorsqu'on interroge les jeunes femmes n'ayant pas d'enfant pour savoir si elles en souhaitent, 80% des femmes de 20-29 ans répondent affirmativement, les deux tiers d'entre elles souhaitant avoir deux enfants, un quart trois ou plus. Les femmes âgées de 25 à 34 ans ont les souhaits les plus élevés, avec 2,4 enfants en moyenne; dans la réalité, si la tendance se poursuit, leur descendance sera probablement inférieure au 1,8 actuel (1,6-1,7 enfant). 58% des femmes ne souhaitant pas ou plus d'enfant avancent comme principale raison la difficulté de mener conjointement une activité professionnelle. Environ 88% des femmes âgées de 30 à 49 ans n'ayant pas d'enfant ont déclaré exercer une activité professionnelle. Par contre, dès la venue au monde du premier enfant, les femmes sont moins nombreuses à travailler, surtout lorsqu'elles sont jeunes et que l'enfant est en bas âge.

Les relations de parenté dans la société contemporaine

S'il est une autre idée fausse, c'est bien celle d'un isolement de la famille nucléaire par rapport à sa parenté. Une enquête conduite en 1991 dans les villes de Neuchâtel et La Chaux-de-Fonds auprès de 816 ménages de quinquagénaires montre l'importance des réseaux d'entraide et de solidarité dans la famille. Sa première conclusion, qui vient à l'encontre des préjugés sur la famille contemporaine, est l'étonnante proximité de résidence: les couples relativement isolés de leur parenté (aucun membre de la famille restreinte n'habite à moins de 30 km) sont très minoritaires (un sur dix environ). Dans un cas sur deux, les pères et mères habitent la même ville. L'absence d'un contact au moins bimensuel est fort rare puisqu'on ne l'observe que trois fois sur cent en ce qui concerne la parenté de l'épouse et sept fois sur cent pour celle du mari. Trois couples sur quatre ont des relations (rencontre ou téléphone) une fois par quinzaine au moins avec leurs pères et mères, cette proportion s'élevant à 84% pour les parents de l'épouse. Le réseau d'entraide est donc largement orienté en ligne maternelle. A cette tendance correspond aussi une certaine polarisation des contacts affectifs et instrumentaux autour des femmes. Elles sont les gestionnaires de la solidarité, non seulement de leur côté, mais aussi de celui du mari.

Les relations avec la parenté ne se réduisent pas à la dimension affective. Presque toutes les familles (91%) ont aidé des membres de leur parenté à un moment ou à un autre de leur existence. Cette solidarité se manifeste le plus souvent lorsque surviennent des perturbations de la vie quotidienne (maladie, début de la vie de famille, travail). L'importance des aides atteste de la vivacité des réseaux familiaux. La masse de solidarité n'est pas négligeable: une famille sur deux est intervenue de manière importante, soit par des dons ou des prêts d'argent, soit en assumant des services domestiques. Une famille sur trois a apporté un soutien moral à l'un ou l'autre membre de sa parenté pendant un an au minimum. Et pourtant, seul un ménage sur dix ressent l'aide qu'il est amené à fournir comme "coûteuse" (psychologiquement ou matériellement). La presque totalité des personnes impliquées (neuf sur dix) ont éprouvé de la joie à concrétiser ainsi leur esprit de famille, un cinquième en ont ressenti de la fierté. La famille contemporaine suisse n'est donc pas laissée à elle-même, elle est le lieu d'un réseau vivace de rencontres, d'affection et d'entraide. Reste à savoir si les ruptures d'union et les recompositions familiales ne vont pas compromettre la qualité des relations avec les familles d'origine. Dans le cas du remariage de l'épouse, on note une sérieuse diminution - d'un quart en moyenne - des contacts avec des membres des générations ascendantes et collatérales.

Sources et bibliographie

Moyen Age et Temps modernes
  • R. Braun, Industrialisierung und Volksleben, 1960
  • S. Bucher, Bevölkerung und Wirtschaft des Amtes Entlebuch im 18. Jahrhundert, 1974
  • H.-R. Burri, Die Bevölkerung Luzerns im 18. und frühen 19. Jahrhundert, 1975
  • H.-P. Ruesch, Lebensverhältnisse in einem frühen schweizerischen Industriegebiet, 1979
  • E. Menolfi, Sanktgallische Untertanen im Thurgau, 1980
  • L. Hubler, La population de Vallorbe du XVIe au début du XIXe s., 1984
  • F. Kurmann, Das Luzerner Suhrental im 18. Jahrhundert, 1985
  • U. Pfister, Die Anfänge der Geburtenbeschränkung, 1985
  • J. Mathieu, Bauern und Bären. Eine Geschichte des Unterengadins von 1650 bis 1800, 1987
  • B. Bietenhard, Langnau im 18. Jahrhundert, 1988
  • A. Zurfluh, Une population alpine dans la Confédération: Uri aux XVIIe-XVIIIe-XIXe s., 1988
  • A.-M. Piuz, L. Mottu-Weber, L'économie genevoise, de la Réforme à la fin de l'Ancien Régime, 1990, 41-130
  • B. Sorgesa Miéville, De la société traditionnelle à l'ère industrielle, 1992
  • P. Dubuis, Les vifs, les morts et le temps qui court: familles valaisannes 1400-1500, 1995
XIXe-XXe siècles
  • Rapport sur la situation de la famille en Suisse, 1978
  • Th. Fleiner-Gerster et al., éd., Familles en Suisse, 1991
  • J. Coenen-Huther et al., Les réseaux de solidarité dans la famille, 1994
  • Ménages et familles: pluralité des formes de vie, 1996
  • A. Perrenoud, «The Coexistence of Generations and the Availability of Kin in a Rural Community at the Beginning of the Nineteenth Century», in The History of the Family, 3, 1998, 1-15
  • A. Gabadinho, L'enquête suisse sur la famille 1994/95, 1998
  • L. Charton, «Les premières unions en Suisse», in Démos, no 4, 1999, 3-19