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Tauner

Les Tauner étaient dans la société rurale de petits paysans qui ne possédaient qu'un lopin de terre; généralement, ils disposaient de quelques chèvres, mais, contrairement aux laboureurs, n'avaient souvent pas d'animaux de trait (Paysannerie). Pour accomplir les corvées et les travaux communautaires auxquels ils étaient astreints, ils se servaient d'une houe.

Le terme tire son origine de tagwan (gain journalier) ou de tagwen (surface qu'un corvéable peut travailler en un jour). Dans les sources, on appelle Tauner soit des gens qui ne possèdent pas assez de terre pour assurer leur subsistance et qui sont donc contraints de s'engager comme journaliers, soit des gens qui, puisqu'ils ne possèdent pas d'animaux de trait, n'ont que leurs bras pour remplir les obligations imposées sous forme d'heures de travail par le seigneur ou par la collectivité (dans l'économie domaniale médiévale). A l'époque moderne, on désignait ordinairement comme Tauner, dans un village, un groupe de petits paysans sans charrue qui vivaient en se louant comme journaliers. On ne les rencontrait, par définition, que là où la possession des moyens de production propres au labourage constituait un critère socioéconomique, c'est-à-dire dans les régions de terres ouvertes.

Les Tauner apparurent en tant que groupe social au cours du processus de différenciation que connut la société rurale au bas Moyen Age, sous l'effet de la diminution des redevances féodales. A l'époque moderne, l'essor démographique fit augmenter la proportion des petits paysans, de manière plus marquée dans les villages soumis à l'assolement et pratiquant le partage successoral réel (conduisant à un progressif morcellement des terres) que dans les zones d'habitat dispersé et de rotation culturale.

A l'époque moderne, les Tauner n'ayant que peu ou pas de terres (Propriété foncière) et donc limités dans leurs activités agricoles font partie de la couche inférieure de la population paysanne. En outre, ils n'ont en général ni fortune, ni métier, ni position politique, ni formation, ni réputation, si bien qu'ils se confondent souvent, pour l'historien, avec les groupes non paysans des classes populaires au sein de la société rurale préindustrielle. Ce flou est renforcé par le fait qu'il y a des différences régionales dans l'emploi du terme et que la surface minimale permettant à un ménage (5-6 personnes) de subsister varie selon les particularités naturelles locales (3-4 ha de champs et prés sur les terres à blé du Plateau, nettement davantage dans les zones d'alternance herbages/céréales).

Aspects économiques

Les Tauner exploitaient le plus souvent moins de 1 ha; il s'agissait de quelques champs et prés, d'un potager, de terres temporairement gagnées sur les communaux et, sur le Plateau, d'un parchet de vigne. Ils élevaient du petit bétail (chèvres, moutons), des poules et au maximum une vache. Ils dépendaient d'un revenu accessoire, qu'ils se procuraient dans les métiers les moins bien considérés de l'artisanat rural, dans les travaux domestiques et surtout comme ouvriers agricoles. Dès la fin du XVIIe s., nombre d'entre eux pratiquèrent le travail à domicile dans le cadre de la protoindustrie (Industrie textile, Tressage de la paille). Ces différentes activités suffisaient tout juste à faire vivre un ménage en temps normal; elles ne lui permettaient pas de constituer des réserves pour faire face aux périodes de crise, vite synonymes de faim, de maladie et de misère.

Pour les Tauner, la survie économique dépendait fortement de la possibilité de faire paître les quelques bêtes qu'ils élevaient sur les biens communaux (Pâtures et Forêts). A l'époque moderne, l'usage de ces biens fut réglé plus strictement, car l'augmentation de la population entraîna une pénurie. Cela conduisit à de fréquents conflits entre Tauner et laboureurs, lesquels revendiquaient des droits d'usage proportionnels à leurs possessions (terres et têtes de bétail), aux dépens des Tauner. Il est rare que ces derniers aient été complètement exclus des communaux, mais généralement leurs droits furent rognés (pâture limitée à quelques parcelles ou à des zones ingrates comme les berges des cours d'eau). En période de crise, ils se voyaient autorisés par la commune à défricher temporairement des terrains communaux. Ils y cultivaient des céréales, des légumes et, dès la seconde moitié du XVIIIe s., des pommes de terre. La vaine pâture sur les jachères et les champs moissonnés fut aussi source de querelles entre Tauner et laboureurs. L'ensemencement estival des jachères et les enclosures diminuèrent les possibilités de vaine pâture, surtout au détriment des Tauner.

A l'époque moderne, laboureurs et Tauner dépendaient les uns des autres à bien des égards, en dépit des fréquents et parfois longs conflits liés aux droits d'usage qui les opposaient. Les premiers avaient besoin des seconds pour certains travaux saisonniers (semailles, récoltes). Mais ceux-ci se trouvaient dans la nécessité encore bien plus forte d'emprunter aux laboureurs animaux, charrues et chars pour travailler leurs parcelles et rentrer leur récolte. Dans les moments de crise (Famine), ils devaient leur demander de l'aide ou des prêts (Endettement agricole), ce qui accroissait leur dépendance. Ces liens ne commencèrent à se relâcher qu'avec le développement de la protoindustrie dans les campagnes; mais alors, les classes populaires rurales tombèrent sous le joug des marchands-entrepreneurs urbains (Verlagssystem).

Aspects politiques

A la différence des habitants, les Tauner avaient le statut de communier. Mais comme le droit de participer à l'assemblée et de voter était souvent lié à la jouissance des droits d'usage, la possibilité concrète d'influer sur la vie de la commune dépendait de la manière dont ceux-ci étaient attribués. Elle se réduisait fortement là où les droits n'étaient pas personnels (liés à la personne), mais réels (liés aux biens possédés; terre, maison ou bétail), surtout dans les questions relatives auxdits droits. Presque nulle part, les Tauner ne pouvaient accéder aux charges communales en vue (lieutenant baillival, amman, trésorier, par exemple), monopolisées par les élites villageoises jusqu'à la fin de l'Ancien Régime. Lorsque les communes, à partir de la fin du XVIIe s., commencèrent à s'occuper de l'assistance et cessèrent d'être de simples communautés d'usagers, le groupe proportionnellement toujours plus restreint des ayants droit se mit à conférer des responsabilités aux Tauner, qui furent donc associés aux affaires locales (ils accédèrent aussi à des postes de juges et d'assesseurs dans les basses justices), mais restèrent désavantagés économiquement. Le terme de Tauner perdit son sens juridique dans la première moitié du XIXe s., après la dissolution des communautés villageoises d'usagers (Révolution agricole) et le partage des droits de vaine pâture et d'exploitation du bois. Il s'effaça aussi comme désignation d'une catégorie sociale, parce que les villageois n'ayant que peu ou pas de terre s'assurèrent de plus en plus leurs revenus en travaillant soit à domicile pour l'industrie d'exportation, soit en fabrique dans les régions industrialisées (Paysans-ouvriers).

Sources et bibliographie

  • E. Eichholzer, «Über die Stellung der Tauner nach den Rechtsquellen des Kantons Zürich», in ZRG GA, 38, 1917, 115-129
  • M. Mattmüller, «Bauern und Tauner im schweizerischen Kornland um 1700», in Folklore suisse, 70, 1980, 49-64
  • U. Pfister, Die Zürcher Fabriques, 1992, surtout 289-290
  • A. Schnyder-Burghartz, Alltag und Lebensformen auf der Basler Landschaft um 1700, 1992
  • GKZ, 1, 284-289, 408-413; 2, 88-93
  • A. Ineichen, Innovative Bauern, 1996, 63, 71, 138-143